À la recherche de l’amour perdu : Sérotonine de Michel Houellebecq
Abstract
215
Full text
Àla recherche de l’amour perdu: Sérotonine de Michel Houellebecq1 Eva Voldřichová Beránková Université charles IN SEARCH OF LOST LOVE: SEROTONIN BY MICHEL HOUELLEBECQ Serotonin (2019) undoubtedly represents Michel Houellebecq’s most “Proustian” novel. His narrator, aforty-six-year-old agricultural engineer, who became desperately impotent by aregular absorption of “new-generation anti-depressants”, scrutinizes his “phallocentric memory” to revisit all his missed appointments with the great Romantic Love that could have saved him. Our analysis proves that Serotonin is not just a“prefiguration of the Yellow vests movement”, an “illustration of European agricultural crisis” or a“conservative flirt with Christianism” (which commentators are accustomed to identify in Houellebecq’s work) but also asomewhat astonishing reflection on the functioning of memory and the mechanisms of love. KEYWORDS: Marcel Proust; Michel Houellebecq; Serotonin; memory; love MOTS-CLÉS: Marcel Proust; Michel Houellebecq; Sérotonine; mémoire; amour DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.19 «Proust est un peu dérangeant. Il est nettement meilleur écrivain que moi. […] [C’]est un auteur qui ne me sert àrien et ne m’inspire pas. Il est impossible de continuer ce qu’il afait car il est parfait.» En Patagonie avec Michel Houellebecq INTRODUCTION La parution récente de Sérotonine (2019), le septième roman de Michel Houellebecq, aété accompagnée de nombreux discours qualifiant cette œuvre de «présage du mouvement des Gilets jaunes», d’«illustration de la crise agricole en Europe» 1 Le présent article s’inscrit dans le projet de recherche PROGRES Q14 «Crise de la rationalité dans la pensée moderne», ainsi que dans le Projet Européen du Développement Régional «Créativité et adaptabilité comme conditions du succès de l’Europe dans un monde interconnecté» (No. CZ.02.1.01/0.0/0.0/16_019/0000734). OPEN ACCESS
216 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE voire de «flirt conservateur avec le christianisme». La majorité des critiques s’inscrivaient ainsi dans la bonne tradition du Houellebecq visionnaire qui aurait annoncé le 11 septembre 2001 dans Plateforme (roman qui s’achève sur un carnage terroriste et qui est sorti une semaine avant la chute du World Trade Center) ou la tuerie àCharlie Hebdo le 7 janvier 2015 dans Soumission (texte qui décrit l’arrivée au pouvoir en France d’un parti islamiste et qui aparu le jour du massacre). Dans mon article, je voudrais mettre de côté ces interprétations journalistiques pour m’attacher àun aspect beaucoup plus littéraire du texte, àsavoir au fort attachement qui lie son auteur àMarcel Proust. En effet, Sérotonine représente àmes yeux le roman le plus «proustien» de Michel Houellebecq, une sorte de réécriture ironique et postmoderne d’Àla recherche du temps perdu. LES ANTÉCÉDENTS PROUSTIENS Avant de nous plonger dans le texte même, récapitulons brièvement les antécédents proustiens chez Houellebecq qui ne sont d’ailleurs que deux. Dans Les Particules élémentaires (1998), Bruno, l’un des demi-frères protagonistes, lit avec ses élèves le passage suivant du Côté des Guermantes: La pureté d’un sang où depuis plusieurs générations ne se rencontrait que ce qu’il y ade plus grand dans l’histoire de France avait ôté àsa manière d’être tout ce que les gens du peuple appellent «des manières», et lui avait donné la plus parfaite simplicité2. Ni les élèves du lycée de banlieue, ni leur prof n’arrivent plus àbien saisir les réflexions proustiennes autour de la noblesse du sang, de la tradition et du génie. Le monde de la Belle Époque, avec ses hiérarchies fines et ses mœurs raffinées, leur semble infiniment lointain, le charme discret de l’aristocratie ayant été depuis longtemps remplacé par l’ostentation tapageuse des célébrités modernes. Que pourrait la duchesse de Guermantes, si admirablement décrite dans l’extrait, contre le rappeur Snoop Doggy Dog, un banquier fin-de-siècle contre une rock star, une madeleine trempée dans du thé contre un pétard bien roulé, un prof de littérature atteint de troubles d’érection contre un élève black insolent? Les stratégies de distinction si subtilement décrites par Proust n’avaient plus aucun sens aujourd’hui. Considérant l’homme comme animal hiérarchique, comme animal bâtisseur de hiérarchies, il y avait le même rapport entre la société contemporaine et le XVIIIesiècle qu’entre la tour GAN et le petit Trianon. Proust était resté radicalement européen, un des derniers Européens avec Thomas Mann: ce qu’il écrivait n’avait plus aucun rapport avec une réalité quelconque3. 2 Houellebecq, M. (1998): Les Particules élémentaires. Paris: Flammarion, p.192. 3 Ibid., p.193. OPEN ACCESS
EVA VOLDřIchOVá BERáNKOVá 217 Nostalgique d’une Europe fin-de-siècle dont il n’arrive pas àtransmettre les charmes àses élèves, constatant une totale perte de mémoire qui nous coupe désormais des générations précédentes et saisi d’une sorte de colère suspecte, oscillant entre racisme ouvert et jalousie sexuelle, Bruno préfère réorienter le reste du cours sur Baudelaire qui offre tout de même des thèmes pédagogiquement plus «solides» et moins controversés, tels l’angoisse, la mort, le mal, la honte, l’ivresse, l’enfance perdue, etc. Huit ans plus tard, dans La Possibilité d’une île (2005), àla recherche du temps perdu redevient une référence importante pour les adhérents de la secte des Élohimites. Après avoir assisté àplusieurs assassinats destinés àrenforcer la position du nouveau gourou, Daniel 1 éprouve des remords et entend rédiger une confession écrite4. L’autorisation lui est donnée àcondition que le récit ne soit publié qu’après sa mort et qu’il n’endommage pas ainsi l’entreprise commune. La secte va finalement jusqu’à décider que désormais tout être humain dont on prélèvera l’ADN afin de le faire renaître par la suite dans un corps rénové sera tenu de rédiger un tel récit de sa vie, avant de mettre fin àses jours. Il faut que cela soit une sorte d’autobiographie (ou autofiction) détaillée qui permette au néo-humain du futur de connaître son ancêtre, d’interpréter son destin et ses limites, avant de les dépasser dans le sens de l’avènement d’une nouvelle espèce. Daniel 25 résume bien le programme idéologique des Élohimites: Si nous voulions préparer l’avènement des Futurs nous devions au préalable suivre l’humanité dans ses faiblesses, ses névroses, ses doutes; nous devions les faire entièrement nôtres, afin de les dépasser. La duplication rigoureuse du code génétique, la méditation sur le récit de vie du prédécesseur, la rédaction du commentaire; tels étaient les trois piliers de notre foi, inchangés depuis l’époque des Fondateurs5. Et Daniel 24 précise: Il était recommandé aux humains d’aboutir, dans toute la mesure du possible, àun récit de vie achevé, ceci conformément àla croyance, fréquente àl’époque, que les derniers instants de vie pouvaient s’accompagner d’une sorte de révélation. L’exemple le plus souvent cité par les instructeurs était celui de Marcel Proust, qui, sentant la mort venir, avait eu pour premier réflexe de se précipiter sur le manuscrit de la Recherche du temps perdu afin d’y noter ses impressions au fur et àmesure de la progression de son trépas. Bien peu, en pratique, eurent ce courage6. Ainsi, le roman de Proust sert de modèle àl’ensemble des récits du futur, constituant le seul et unique héritage culturel resté du XXesiècle. Certains chercheurs contemporains vont jusqu’à estimer que «La Possibilité d’une île, tout comme les autres romans 4 Houellebecq, M. (2005): La Possibilité d’une île. Paris: Fayard, p.308. 5 Ibid., p.183. 6 Ibid., p.93. OPEN ACCESS
218 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE de Michel Houellebecq d’ailleurs, peut se lire comme un long commentaire méta-discursif de la position que Proust adopte face au genre du récit de vie7». L’«HEPTALOGIE» HOUELLEBECQUIENNE Sous cet angle de vue, Sérotonine, septième roman de l’auteur, représente une variation sur Le Temps retrouvé, septième tome de l’heptalogie proustienne. Certes, les fictions houellebecquiennes qui précèdent ne constituent pas un cycle officiel, mais elles sont tout de même liées par une profonde cohérence idéologique et thématique: Extension du domaine de la lutte (1994) pose le problème du capitalisme comme un régime de la lutte et de la concurrence qui, après avoir gagné l’économie, s’emparent d’autres domaines. Depuis la libération sexuelle des années 1960, la lutte se serait ainsi élargie àla sexualité, jadis protégée par la famille monogame. La nouvelle noblesse des désirables (les jeunes, les beaux et les riches) vit ainsi une sorte d’heureuse promiscuité internationale, tandis que les «pauperisés du sexe» (les vieux, les pauvres et les laids) sombrent dans la frustration agressive. C’est précisément cette lutte des classes transposée dans le domaine de la sexualité qu’illustrent les romans subséquents: dans Les Particules élémentaires (1998), l’écrivain, fort sceptique quant àla perfectibilité de l’homme par l’éducation, propose de guérir l’agressivité économique et sexuelle de l’humanité contemporaine par un remède purement biologique. L’eugénisme et le clonage sont censés fabriquer une nouvelle race d’hommes heureux, éternels et asexués. Plateforme (2001), elle, se construit autour du tourisme sexuel: les femmes occidentales étant devenues «infréquentables» après l’émancipation et les révolutions des années soixante, les hommes sexuellement insatisfaits se dirigent désormais vers l’Asie de l’Est. La Possibilité d’une île (2005) explore la thématique de l’amour, àla fois nécessaire et impossible, dans un monde post-apocalyptique où les hommes vivent éternellement grâce au progrès technologique qui leur assure une existence débarrassée de toutes ces passions archaïques qui ont jadis détruit l’humanité. La Carte et le Territoire (2010) explore nos représentations du monde et de la psyché humaine sur un ton ironiquement autofictionnel qui mélange Éros et Thanatos. Quant àSoumission (2015), l’islamisation de la France n’y est qu’un prétexte pour aborder, une fois de plus, les problèmes de la sexualité masculine déclinante: un régime polygame qui attribuerait àchaque fonctionnaire public français «ses quatre femmes» soumises, résoudrait-il enfin la détresse du protagoniste et celle de ses contemporains? Bref, après six études provocatrices consacrées àl’amour en Occident, vient aujourd’hui l’heure du bilan, du «temps enfin retrouvé». C’est précisément ce qu’offrent les 347 pages de Sérotonine. Le héros du roman, Flaurent-Claude Labrouste, aquarante-six ans, donc l’âge fatidique auquel Nerval s’est pendu, auquel Baudelaire est mort et que le narrateur proustien d’Àla recherche du temps perdu aurait atteint en 1927, au moment où le der7 Wesemael, S. van (2016): «Proust père spirituel de Michel Houellebecq?», Marcel Proust aujourd’hui. XI, éd. S.Houppermans et alii, Brill, p.144. OPEN ACCESS
EVA VOLDřIchOVá BERáNKOVá 219 nier tome de la série afini par être publié8. L’absorption régulière de Captorix, un antidépresseur nouvelle génération «favorisant la libération par exocytose de la sérotonine produite au niveau de la muqueuse gastro-intestinale9», lui a, certes, permis de tenir le coup et de ne pas se suicider jusque-là, mais elle l’aen même temps rendu définitivement impuissant. Àl’instar des mourants qui arrangent avant leur trépas une sorte de cérémonie durant laquelle ils souhaitent revoir, une dernière fois, les personnes qui ont joué un rôle important dans leur vie, Florent essaie: sur une échelle plus limitée mais qui pouvait servir d’entraînement, d’organiser un mini-cérémonial d’adieux autour de ma libido, ou pour parler plus concrètement autour de ma bite, àl’heure où elle me signalait qu’elle s’apprêtait àterminer son service; je souhaitais revoir toutes les femmes qui l’avaient honorée, qui l’avait aimée àleur manière. Les deux cérémonials dans mon cas, le petit et le grand, seraient d’ailleurs presque identiques, les amitiés masculines avaient peu compté dans ma vie10. Florent scrute ainsi sa mémoire phallocentrée pour revisiter tous ses rendez-vous manqués avec le grand Amour romantique qui aurait pu le sauver. L’intégralité du livre se trouve ainsi composée d’une mosaïque de souvenirs naissant de circonstances inattendues, impressions passagères et analogies proustiennes. Faute de repères absolus— seules quelques dates exactes sont données dans le texte—, le lecteur doit lui-même reconstruire la chronologie relative d’une trentaine d’années durant lesquelles le héros aévolué des étrangères rencontrées àla Cité Internationale Universitaire àla belle châtaine espagnole, dernière fille de la série, en passant par Kate (une Danoise surdouée), Claire (une artiste ratée), Camille (la femme de sa vie), MarieHélène (une écologiste craintive), Yuzu (une Japonaise amatrice de partouzes canines) et bien d’autres. SIMILARITÉS STRUCTURALES DES DEUX ROMANS Le caractère de Sérotonine pourrait être qualifié de «rétrospectivement synthétique», àl’instar de celui d’Àla recherche du temps perdu que Gérard Genette commente ainsi: [le récit est] àchaque instant tout entier présent àlui-même dans l’esprit du narrateur qui […] ne cesse d’en tenir tous les fils àla fois, d’en percevoir àla fois tous les lieux et tous les moments, entre lesquels il est constamment àmême 8 Par rapport àProust, né le 10 juillet 1871, le narrateur est de dix ans plus jeune. Il n’est ni homosexuel, ni juif et, contrairement àl’auteur, il n’apas de frères ni de sœurs. Il ne semble pas non plus être conscient de sa vocation d’écrivain, du moins durant la majeure partie du roman. Quant au narrateur de Sérotonine, il aseize ans de moins que Michel Houellebecq, né le 26 février 1956. 9 Houellebecq, M. (2019): Sérotonine. Paris: Flammarion, p.12. 10 Ibid., p.188. OPEN ACCESS
220 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE d’établir une multitude de relations «télescopiques»: ubiquité spatiale, mais aussi temporelle, «omnitemporalité» qu’illustre parfaitement la page du Temps retrouvé où, devant Mlle de Saint-Loup, le héros reconstitue en un éclair le «réseau de souvenirs» enchevêtrés qu’est devenue sa vie, et qui va devenir le tissu de son œuvre11. Je n’entends nullement comparer la virtuosité stylistique et compositionnelle des trois mille pages proustiennes àSérotonine qui ne représente pas le dixième d’un tel volume. Il s’agit juste de montrer àquel point Michel Houellebecq reprend le schéma général de la Recherche: le premier segment temporel du récit proustien évoque un moment impossible àdater avec précision, mais qui se situe assez tard dans la vie du héros, àl’époque où, se couchant de bonne heure et souffrant d’insomnies, il passait une grande partie de ses nuits àse remémorer son passé. Ce premier temps dans l’ordre narratif est donc loin d’être le premier dans l’ordre diégétique. Les autres segments, eux, constituent de vastes analepses qui partent de la situation initiale pour s’élancer plus ou moins loin dans le passé: le drame du coucher, l’épisode de la madeleine, l’enfance àCombray, Un Amour de Swann, la chambre de Marcel àBalbec, des rêveries de voyages du héros àParis, l’amour de Gilberte, la fréquentation de Mme Swann, le premier voyage àBalbec, le retour àParis, l’entrée dans le milieu des Guermantes, etc. Selon Genette: La Recherche du temps perdu s’inaugure par un vaste mouvement de va-et-vient àpartir d’une position-clé, stratégiquement dominante, qui est évidemment la position 5 (insomnies) avec sa variante 5’ (madeleine), positions du «sujet intermédiaire», insomniaque ou miraculé de la mémoire involontaire, dont les souvenirs dominent la totalité du récit, ce qui donne au point 5–5’ la fonction d’une sorte de relais obligé ou— si l’on ose dire— de dispatching narratif: pour passer de Combray Ià Combray II, de Combray II àUn Amour de Swann, d’Un Amour de Swann àBalbec, il faut sans cesse revenir àcette position, centrale quoique excentrique (puisque ultérieure), dont la contrainte ne se desserre qu’au passage de Balbec àParis…12 Sérotonine commence également par un segment impossible àdater, situé tard dans la vie du héros et évoquant le réveil d’un insomniaque chronique qui boit son café, fume plusieurs cigarettes et avale un comprimé de Captorix avant d’entreprendre le récit de son passé. Cette position-clé connaît huit variantes chronotopiques qui se suivent dans le récit: plusieurs hôtels en Espagne— l’appartement du héros àla tour Totem de Beaugrenelle— l’hôtel Mercure situé près de la place d’Italie— l’hôtel Spa du Béryl— le château d’Olonde et le bungallow attenant— une vieille maison de Saint-Aubert-sur-Orne— ànouveau l’hôtel Mercure— le dernier appartement que le héros loue dans une tour anonyme àla porte de Choisy. Les modifications étant minimes et correspondant àla seule évolution sociale et médicale du héros (de plus en plus vieux, esseulé, impuissant et dépendant de Captorix), les huit chronotopes se 11 Genette, G. (1972): Figures III. Paris: Éditions du Seuil, p.115. 12 Ibid., p.87. OPEN ACCESS
EVA VOLDřIchOVá BERáNKOVá 221 réduisent de fait àune seule et même situation, celle du début du roman, àpartir de laquelle le «sujet intermédiaire» s’aventure dans différents recoins de sa mémoire pour restituer ses amours du passé. LES VARIATIONS THÉMATIQUES Chez Proust, le temps perdu correspond d’abord àtoutes ces années que le narrateur agaspillées àcourir les mondanités, àimiter les snobs, àse consumer d’amours impossibles suivies de jalousies encore plus exténuantes, bref àse laisser traîner par les vanités de son «moi social». Le temps retrouvé serait, dans cette lecture, un rachat tardif de cette stérilité par l’écriture et la connaissance de soi. D’un simple «célibataire de l’art» qui— àl’instar de Swann— ne faisait que collectionner en amateur passionné les œuvres d’autres illustres prédécesseurs, il devient un authentique créateur, un artiste de génie. La Recherche s’avère ainsi une entreprise autofictionnelle doublée d’une quête initiatique au bout de laquelle Marcel est enfin prêt àécrire. Le héros houellebecquien, lui, perd son temps dans des aventures sexuelles plutôt blessantes pour son orgueil, dans un métier encore plus frustrant au Ministère de l’Agriculture, dans des voyages d’affaires, ainsi que dans ses vains efforts de lutter contre les engrenages de la mondialisation, avant d’arriver àla conclusion que «le monde social [est] une machine àdétruire l’amour13.» Florent finit par comprendre que la relation qu’il avait jadis vécue avec Camille aurait pu le sauver, l’enfermer dans un cocon familial, le protéger contre cette extension générale de la lutte que les romans houellebecquiens illustrent: «Le monde extérieur était dur, impitoyable aux faibles, il ne tenait presque jamais ses promesses, et l’amour restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi14.» Là où le narrateur proustien accède au statut d’écrivain, le héros de Houellebecq retrouve son temps et la connaissance de soi-même en assumant que, tel Perceval, il n’apas saisi sa chance: il «aurai[t] pu rendre une femme heureuse15», mais n’ayant pas été capable de lire les «signes extrêmement clairs16» que Dieu lui avait envoyés, toute sa vie durant, sous la forme d’«élans d’amour […], ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique», il est passé àcôté du bonheur. Sa longue confession s’achève ainsi par une sorte de mea culpa lucide, au bord du gouffre, entre le suicide et un appel au Christ. Bref, sur un Houellebecq pascalien qui reprend cette idée des Pensées que la misère n’est éprouvée par l’homme que parce qu’il pressent une grandeur manquée, une espérance mal étouffée17. Selon une autre lecture du roman, le temps perdu serait l’époque des salons aristocratiques et bourgeois fin-de-siècle dont Proust entreprend la chronique, bien conscient 13 Genette, G. (1972): Figures III. Paris: Éditions du Seuil, p.173. 14 Ibid., p.180. 15 Ibid., p.347. 16 Ibidem. 17 Dumont, J.-M. (2019): «La confession de Michel Houellebecq», Famille chrétienne, 16 janvier, n. 2140 <https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/la-confessionde-michel-houellebecq-247705> [15/6/2019]. OPEN ACCESS
222 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE d’être l’un des derniers témoins d’un monde que la Première Guerre mondiale balaiera àjamais. Lors d’une soirée chez le prince de Guermantes, le narrateur al’impression d’assister àun bal costumé, tant les anciennes connaissances qu’il y retrouve ont vieilli, paraissant déguisées avec leurs têtes poudrées, des barbes et moustaches blanchies et des visages ridés. Le duc de Guermantes lui-même s’est remarié avec la très bourgeoise Madame Verdurin et les jeunes de la nouvelle génération se moquent ouvertement des valeurs (tout comme de l’étiquette) des salons d’avant la guerre. Dans Sérotonine, c’est le monde de la paysannerie française qui est en train de mourir, miné par la globalisation, l’ultra-libéralisme, l’infantilisme consumériste, le libre-échangisme et la bureaucratie européenne (ces bêtes noires houellebecquiennes traditionnelles). La révolte sanglante des agriculteurs débouche sur le suicide spectaculaire d’Aymeric, «l’aristocrate martyr de la cause paysanne18» qui plonge le pays dans une stupeur complètement anachronique: Je sentais autour de moi une étrange ambiance dans ce café, presque Ancien Régime, comme si 1789 n’y avait laissé que des traces superficielles, je m’attendais d’un moment àl’autre àce qu’un paysan évoque Aymeric en l’appelant «mon Monsieur19». Le narrateur semble ici profondément nostalgique de passions éteintes, tant sexuelles que politiques. En effet, àl’instar de sa propre vie amoureuse, l’Occident tout entier semble en perdition et les producteurs d’abricots du Roussillon ou les laitiers du Calvados rejoignent les aristocrates du faubourg Saint-Germain, jadis disséqués par Proust, dans le même gouffre historique. Avant de conclure et pour compléter cette enquête, récapitulons brièvement les renvois directs àProust présents dans Sérotonine. En dehors des phrases très longues et dotées de nombreuses incises qui caractérisent le dernier roman houellebecquien, nous relevons la présence de certains clins d’œil intertextuels (tels que «Je demeurais longuement garé sur la place principale de Putanges20.») et surtout un très long hommage ironico-polémique apparu quelques pages avant la fin du livre dans lequel Proust apparaît àla fois comme le sommet de la culture européenne et le début de son déclin face àl’appel de la chair: Marcel Proust et Thomas Mann […] avaient beau posséder toute la culture du monde […] ils avaient beau représenter, chacun de leur côté, le sommet des civilisations française et allemande, c’est-à-dire des civilisations les plus brillantes, les plus profondes et les plus raffinées de leurs temps, ils n’en étaient pas moins restés àla merci, et prêts àse prosterner devant n’importe quelle jeune chatte humide, ou n’importe quelle jeune bite vaillamment dressée— suivant leurs préférences personnelles, Thomas Mann demeurant àcet égard indécidable, et Proust au fond n’étant pas très clair non plus21. 18 Houellebecq, M. (2019): Sérotonine. Paris: Flammarion, p.268. 19 Ibid., pp.269–270. 20 Ibid., p.285. 21 Ibid., pp.334–335. OPEN ACCESS
EVA VOLDřIchOVá BERáNKOVá 223 CONCLUSION Àla fin de Sérotonine, Michel Houellebecq reprend donc des réflexions vaguement esquissées vingt ans plus tôt, dans Les Particules élémentaires, et rappelées au début de ce texte. Il s’identifie dans une certaine mesure àProust, non pas en tant que sommet de la culture européenne (sa prétention ne va jamais jusque-là), ni en tant que styliste, mais sur le plan existentiel: se considérant, lui aussi, comme le dernier témoin d’une Europe qui vit son «millénaire de trop22», il revisite avec nostalgie le temps perdu, ressuscitant les fantômes des amours et des amitiés qui avaient jadis compté pour lui. Profondément attiré par le conservatisme social et moral de l’Ancien Régime, il n’en résiste pas non plus àdes tentations érotico-pornographiques que notre époque, jugée décadente, ne cesse de lui offrir. Seulement, beaucoup moins sceptique vis-à-vis de l’amour que Proust (qui avait une tendance fort classique àl’interpréter comme une maladie dangereuse, une torture réciproque), Houellebecq évolue sur une curieuse trajectoire allant du cynisme désabusé de ses premières œuvres vers une sorte de romantisme émouvant et un peu kitsch de Sérotonie (au fond, sa Camille est une parfaite madone du XXIesiècle). Sur les plans sentimental et corporel àla fois, il reprend àson compte une fameuse citation (faussement) attribuée àsaint Augustin que toute cette histoire de la libido perdue illustre àmerveille: «Celui qui se perd dans sa passion amoins perdu que celui qui perd sa passion23.» BIBLIOGRAPHIE 22 Ibid., p.102. 23 Richard, L.-A. (2019): «Sérotonine, un road trip sur les traces de la désolation de l’âme», 25 janvier, Huffington Post, <https://quebec.huffingtonpost.ca/louis-andre-richard/serotonine-michel-houellebecq-desolation-ame_a_23651948/> [15/6/2019]. Bini, C. (2018): «Sérotonine: retour en houellebecquie», La règle du jeu, <https:// laregledujeu.org/2018/12/27/34689/ serotonine-houellebecq-retour-enhouellebecquie/> [15/6/2019]. Bousenna, Y. (2019): «Sérotonine: quand Michel Houellebecq s’intoxique avec son nihilisme», Philit— Philosophie, littérature et cinéma, 7 janvier 2019, <https://philitt. fr/2019/01/07/serotonine-quand-michelhouellebecq-sintoxique-avec-sonnihilisme/> [15/6/2019]. Compagnon, A. (2019): «La langue plate et instrumentale de Houellebecq», Le Monde, 3janvier 2019, <https://www.lemonde.fr/ livres/article/2019/01/03/antoine-compagnonla-langue-plate-et-instrumentale-dehouellebecq_5404542_3260.html> [15/6/2019]. Devarrieux, C. (2018): «Houellebecq, mortes passions», Libération, 26 décembre 2018, <https://next.liberation.fr/livres/2018/12/26/ houellebecq-mortes-passions_1699840> [15/6/2019]. Desgouilles, D. (2019): «Michel Houellebecq, un gilet jaune qui scie Niort», Causeur, 7 janvier 2019, <https://www. causeur.fr/michel-houellebecq-niortserotonine-157991> [15/6/2019]. Dumont, J.-N. (2019): «La confession de Michel Houellebecq», Famille chrétienne, 16 janvier 2019, <https://www. famillechretienne.fr/culture-loisirs/ litterature/la-confession-de-michelhouellebecq-247705> [15/6/2019]. Genette, G. (1972): Figures III. Paris: Éditions du Seuil. OPEN ACCESS