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Les proportions des verbes SAY/DIRE/ŘÍCIdans les propositions incises et leurs équivalentsen traduction : étude sur corpus parallèle

Nádvorníková, Olga

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Les proportions des verbes SAY/DIRE/ŘÍCI dans les propositions incises et leurs équivalents en traduction : étude sur corpus parallèle Olga Nádvorníková (Praha) RÉSUMÉ L’objectif du présent article est d’identifier et de comparer les proportions des verbes say/dire/říci-říkat dans les propositions incises et d’analyser les types de leurs équivalents en traduction (français-anglais-tchèque). Nous avançons l’hypothèse que dans les traductions depuis des langues à proportion élevée de ces verbes de dire neutres dans les incises vers les langues où leur proportion s’avère moins élevée, les traducteurs auront davantage recours à l’explicitation ou à d’autres remplacements du verbe de dire neutre que dans l’autre sens de la traduction. L’analyse est basée sur le corpus parallèle InterCorp, limité aux textes littéraires. MOTS CLÉS proposition incise, verbes introducteurs, corpus parallèle InterCorp, traduction, explicitation ABSTRACT The aim of this paper is to identify and compare the distribution of the verbs say/dire/říci-říkat in reporting clauses placed medially or finally, and to analyze types of their equivalents in translations (French-English-Czech). Our hypothesis is that in translations from alanguage with ahigher proportion of the neutral verbs say/dire/říci-říkat in reporting clauses into alanguage where their proportion is lower, the number of replacements of these verbs, especially using explicitation, will be higher than in the opposite direction of translation. The analysis is based on fiction texts from the InterCorp parallel corpus. KEYWORDS reporting clause, introductory verbs, InterCorp parallel corpus, translation, explicitation 1. INTRODUCTION Les manières d’introduire le discours direct varient considérablement d’une langue à l’autre et les différences ne concernent pas seulement les usages typographiques (1) ou l’expression des circonstances accompagnant l’énonciation rapportée, mais également— et la différence est de taille— le choix du verbe introducteur. (1a) ‘No, Ishould not put it so,’ said Gandalf. (J.R.R. Tolkien, The fellowship of the Ring, 1954) (1b) „Ne, tak bych to neřekl,” pravil Gandalf. (trad. S. Pošustová, 1990) (1c) — Non, ce n’est pas exactement ce que je dirais, répliqua Gandalf. (trad. F.Ledoux, 1988) 36 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 Les usages stylistiques définissent l’inventaire des verbes acceptables dans cette fonction dans les différentes langues, leur variabilité (type/token ratio) et— de manière moins visible— les proportions de ces verbes dans l’ensemble des verbes introducteurs. Dans les langues analysées plus en détail dans cet article (l’anglais, le français et le tchèque), trois verbes se dégagent par leur fréquence plus élevée par rapport aux autres verbes introducteurs : say, dire et říci (avec la variante imperfective říkat). L’objectif du présent article est d’identifier les proportions des verbes de dire neutres say, dire et říci (avec la variante imperfective říkat) dans les propositions incises en anglais, en français et en tchèque et d’analyser les répercussions des différences observées sur les traductions entre ces trois langues. Nous avançons l’hypothèse que dans les traductions depuis des langues à proportion élevée de ces verbes de dire neutres dans les incises vers les langues où leur proportion s’avère moins élevée, les traducteurs auront davantage recours à l’explicitation (cf. dans (1) said— répliqua) ou à d’autres remplacements du verbe de dire neutre que dans l’autre sens de la traduction. Pour mener à bien cette analyse, nous utiliserons principalement le corpus parallèle InterCorp version 9 (www.korpus.cz/intercorp), permettant d’analyser les traductions entre les trois langues choisies (pour l’anglais Klégr et al., 2016, le français Nádvorníková— Vavřín, 2016, et le tchèque Rosen— Vavřín, 2016). L’étude sera limitée aux textes littéraires, représentant le noyau du corpus. Dans la première partie de notre article, nous allons rappeler les propriétés principales des propositions incises dans les trois langues analysées. L’analyse sur corpus sera ensuite divisée en deux phases complémentaires : en premier lieu, l’étude générale quantitative ayant pour but d’identifier les proportions des verbes say/dire/říci dans les propositions incises dans les parties unilingues (non-traduites) des corpus analysés ; en deuxième lieu, l’analyse détaillée des traductions des verbes introducteurs permettant de vérifier l’hypothèse présentée ci-dessus et d’identifier les types de changement opérés et leurs retombées éventuelles sur le style du texte source. 2. PRELIMINAIRES THEORIQUES 2.1 LA PROPOSITION INCISE La proposition incise, en tant qu’une des formes d’introduction du discours rapporté, permet de mettre en relation deux énonciations différentes : celle du discours cité (ledit) et celle du discours citant (le dire), cf. Rosier (1999, 126). En simplifiant, nous pouvons constater que dans les textes littéraires, faisant l’objet de cette étude, le discours citant appartient au plan du narrateur, tandis que le discours cité (le discours direct) est attribué aux personnages. En français, on distingue d’un côté les formules introductives antéposées (Grevisse— Goosse, 2008, 519), et de l’autre côté les propositions incises proprement dites, placées en position soit médiane, soit finale. Les termes reporting clause et uvozovací věta englobent ainsi les deux termes français1. 1 Huddleston distingue embedding constructions (antéposées) et parenthetical constructions (intercalées ou mises à la fin de la phrase), Huddleston et Pullum, 2012, 1027–1028. OLGA NáDVORNÍKOVá 37 Dans ce qui suit, nous allons nous concentrer sur les propositions incises (intercalées ou postposées), parce que les formules introductives antéposées montrent des propriétés syntaxiques et sémantiques considérablement différentes : d’une part, l’inventaire des verbes pouvant y figurer est plus large (en outre, ils peuvent apparaître sous des formes inacceptables en proposition incise, telles que le participe présent), d’autre part, elles ne subissent pas l’inversion du sujet, typique dans les propositions incises2. L’inversion du sujet de l’incise apparaît dans les trois langues étudiées, avec certaines différences bien sûr. En français, son emploi semble le plus systématique et concerne les sujets nominaux ainsi que pronominaux. En anglais, par contre, l’inversion pronominale est considérée comme inhabituelle et archaïque (Quirk et al., 2008, 1022, *said he, cf. aussi Huddleston— Pullum, 2012, 1027). Le tchèque en tant que prodrop language, permettant l’omission du pronom personnel sujet, n’est pas concerné par l’inversion pronominale, mais l’inversion nominale y est d’usage (řekl Petr). Quirk et al. ajoutent que l’inversion est la plus fréquente en anglais avec le verbe said, en position médiane et avec le sujet nominal (Quirk et al., 2008, 1022)3. L’explication de l’emploi de l’inversion dans l’incise ne fait pas l’unanimité : certains l’expliquent par l’impossibilité d’avoir deux constituants majeurs devant le verbe (Le Goffic, 1993, §338), d’autres constatent que l’inversion du sujet indique un décrochage syntaxique et énonciatif (Riegel— Pellat— Rioul, 2009, 256). D’autres encore y voient un vestige de la syntaxe de l’ancien français (cf. Bastide, 1994, 26 ou Grevisse— Goosse, 2008, 473). Quoi qu’il en soit, le verbe introducteur et le statut de la relation entre la proposition incise et le discours rapporté restent au centre de ce débat. 2.2 LES VERBES DANS LES PROPOSITIONS INCISES Si l’on considère le discours rapporté (le discours direct) comme l’objet du verbe de la proposition incise, celui-ci serait nécessairement un verbe transitif. De plus, du point de vue sémantique, la structure valencielle de ce verbe introducteur devrait inclure d’une part la source de l’activité langagière, ayant en général la propriété [+humain] ou au moins [+animé] ; l’information transmise et, le cas échéant, l’allocutaire (q. dit qch. à q.), cf. aussi (Daneš— Hlavsa et al., 1981, 164–165) ou la définition des verbes de parole donnée par (Lamiroy— Charolles, 2008, §8). Les verbes dire/say/říci correspondent à ces critères ; cependant, dans les propositions incises, nous pouvons trouver un grand nombre de verbes qui ne s’y conforment pas : des verbes intransitifs (pontifier, ricaner, triompher, etc., Wilmet, 1997, 569), des verbes n’ayant pas pour 2 Rosier (1999, 65) note que la proposition incise avec inversion peut figurer également en antéposition, tout en précisant que ces cas sont rares (voir aussi Danlos— Sagot— Stern, 2010, s.p.). Bastide atteste cet emploi de l’inversion en ancien français (Dist Hersant, Bastide, 1994, 26). 3 L’oral tend à éviter l’incise avec inversion, soit en insérant le subordonnant que (tournure particulièrement fréquente chez Céline par exemple, cf. Bastide, 1994 ; Halmøy, 1983, 245), soit en simplement restituant l’ordre S-V(Mais alors, j’ai dit à Papa, on va […], Les Vacances du petit Nicolas, cité par Rosier, 1999, 66). 38 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 objet une activité langagière (la remerciai-je, Grevisse— Goosse, 2008, 521), voire des verbes ne contenant pas le sème de parole et exprimant seulement une circonstance de l’énonciation (soupira-t-il). La classification des verbes de dire et des verbes introducteurs est un sujet extrêmement vaste qui adéjà fait couler beaucoup d’encre ; pour notre analyse contrastive concentrée sur les verbes prototypiques dire/say/říci, nous nous contenterons de définir des classes opératoires de verbes introducteurs lesquelles nous permettront de décrire les changements apportés par les traductions. Ces classes pourraient être basées sur des critères très variés : syntaxiques (accentués par exemple par Levin 1993 ou par Gross 1975), valenciels (Daneš— Hlavsa et al., 1981), sémantico-pragmatiques (Nemcová, 1990) ou bien lexico-sémantiques (Šoltys, 1983). Ces derniers sont adoptés également par Fónagy (1986, 264), qui, dans son étude contrastive du discours rapporté en français et en hongrois, adopte pour la première classification des verbes introducteurs un critère simple, mais efficace et pertinent pour notre analyse : l’expression de l’activité verbale ou de l’activité non-verbale. En adaptant la classification présentée par Fónagy, nous pouvons distinguer parmi les verbes exprimant l’activité verbale les types suivants : a) les verbes de dire « purs » (cf. aussi Tegelberg, 1999, 77 ou Daneš, 1973, 115)— prototypiquement la triade say/dire/říci-říkat, mais également leurs synonymes, tels que tell, pravit, povídat, et faire en tant que substitut du verbe dire, etc. Certains verbes peuvent porter une nuance stylistique (pravit par exemple est considéré comme « livresque »). D’après Fónagy (1986, 270), les verbes déclaratifs, spécifiant le degré de certitude de l’énoncé, sont proches de la tournure de base dit-il (par exemple affirmer, assurer, expliquer, déclarer, remarquer, souligner, etc.) ; b) les verbes illocutionnaires, précisant la fonction illocutionnaire du discours rapporté, en particulier la question (demander— dans le sens de « questionner», etc.) ou la fonction directive (ordonner, supplier, etc.) ; Hirchová (1982, 100) précise que cette spécification est inutile, parce que le discours direct exprime la fonction illocutionnaire de manière autonome4; c) les verbes exprimant les phases de la communication (cf. Karlík— Nekula— Pleskalová, 2002, 519), en particulier les tours de parole (Fónagy, 1986, 270)— commencer, continuer, terminer, interrompre, répondre, répliquer, etc. d) les verbes exprimant la manière dont est réalisée de la production vocale, en particulier la qualité, le ton et l’intensité de la voix : murmurer, chuchoter, zézayer, etc. (D’après Fónagy, cette classe est en français la mieux représentée de toutes ; op. cit., 269). Quant aux verbes exprimant l’activité non-verbale, Fónagy constate que malgré leur grande hétérogénéité, tous ces verbes sont liés à la communication, par exemple les 4 Hirschová illustre ce fait par 400 discours directs introduits par le verbe de dire « pur » pravit dans le roman de K. Poláček Bylo nás pět (Hirschová, 1982, 100) : leur fonction communicative est claire, malgré l’absence de signalisation explicite par le verbe introducteur. OLGA NáDVORNÍKOVá 39 verbes exprimant les attitudes émotionnelles du locuteur (traduit du hongrois : wonder, rejoice, take fright, etc. ; op. cit., 266). En effet, on touche ici à la fonction même de la proposition incise : non seulement introduire le discours rapporté et identifier les protagonistes, mais aussi apporter les circonstances qui accompagnent l’énonciation. Parmi les circonstances pouvant servir de verbe introducteur en hongrois, Fónagy cite par exemple les productions sonores non-verbales (laugh, titter, sob, yawn, etc.), la mimique faciale (smile, grin, knit one´seye brows, etc.) et les mouvements corporels (nod, shake one´shead, shrug, etc.). Il est intéressant de noter que les trois derniers types de circonstances exprimées en hongrois par un verbe introducteur correspondent aux classes sémantiques exprimées en français dans les propositions incises par un gérondif. Comme nous avons constaté dans Nádvorníková 2009, qu’il s’agisse du sens sémiotique (en lui serrant la main) ou matériel (en remplissant les tasses), toutes les circonstances sont pertinentes pour l’interprétation de l’acte de communication rapporté. Il faut ajouter que le tchèque rend les circonstances exprimées par le gérondif de manière différente : a) si le verbe régissant et le verbe au gérondif appartiennent à la même classe sémantique (activité verbale) et que le verbe régissant ne soit pas sémantiquement spécifique, le tchèque opte pour la fusion (concentration) des deux: dit-elle en chuchotant— zašeptala. La fusion est possible également en français (chuchota-t-elle) et les deux constructions sont attestées ; en tchèque, par contre, la variante analytique impliquant un transgressif est exclue (*řekla šeptajíc, Nádvorníková, 2013a, 38, et 2013b, 91). b) si le verbe au gérondif n’exprime pas une activité verbale et que le verbe de dire régissant ne soit pas sémantiquement spécifique, le tchèque peut promouvoir la circonstance à la place du verbe introducteur : povzdechl si, usmál se, etc. Pour certains verbes en français, un tel emploi est déjà attesté (sourit-il, Rosier, 1999, 66), pour d’autres verbes, par contre, il est soit non-attesté, soit critiqué par les normativistes (*rougit-il, Colin, 1991, 45 ; sourit-il, Grevisse— Goosse, 2008, 522)5. On pourrait donc s’attendre à un taux important de dilutions dans les traductions du tchèque vers le français, et, par contre, à un nombre équivalent de concentrations dans le sens de traduction inverse6. 2.3 LA NORME STYLISTIQUE Comme l’indiquent les différences d’emploi des circonstances à la place des verbes de dire, présentées ci-dessus, l’emploi des verbes dans les propositions incises n’est pas régi uniquement par les propriétés systémiques des langues en question, mais également par des usages et conventions stylistiques. En français, les normativistes caractérisent ce type d’occurrences comme « ridicules » (Colin, 1991, 219 ou Grevisse— Goosse, 2008, 522 ; lui baisa-t-il la main) ou « illogiques » (°C’est affreux, pâlit-il, 5 Comme le remarque Fónagy (1986, 271), l’acceptabilité des verbes exprimant l’activité non-verbale à la place du verbe introducteur du discours rapporté ne fait pas l’unanimité, ce qui pourrait indiquer un changement en cours. 6 Nous reprenons les termes dilution et concentration de Vinay— Darbelnet (1960, 183). 40 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 s’enfuit-il, tomba-t-il, ibid., cf. aussi Delaveau, 1988, 131). D’autres auteurs, par contre, n’y trouvent « rien de bien scandaleux » (Wilmet, 1997, 564 ; cf. aussi Rosier, 1999, 66). Paradoxalement, les contraintes posées en français sur l’emploi des verbes non-déclaratifs dans les incises vont à l’encontre d’une règle stylistique traditionnelle généralement respectée en français : faire varier l’expression et éviter la répétition7. En effet, c’est la « peur de la répétition » qui définit le taux de variabilité des verbes dans les incises et la proportion des verbes de base say/dire/říci. Les études contrastives impliquant le tchèque et l’anglais montrent que les deux langues représentent les extrêmes de l’échelle : en anglais, la proposition incise doit se faire la plus « invisible» possible, en répétant le said neutre (Sedláček, 2016, 38) ; en tchèque, par contre, il est recommandé d’éviter la répétition (Bečka, 1992, 46) et de faire varier les verbes introducteurs, en particulier en traduisant un texte dont la langue est basée sur une autre convention stylistique, telle que l’anglais (Levý, 2012, 144). Corness (2010) démontre cette différence grâce à l’analyse de said (introduisant les discours directs ainsi qu’indirects) et de ses équivalents dans les traductions en tchèque (cf. note 35). Quant au français, Fónagy constate simplement que, en comparaison avec le hongrois, la variabilité sémantique des verbes dans les incises y est beaucoup plus limitée (Fónagy, 1986, 269). Tegelberg (1999) observe la même différence entre le français et le suédois, en analysant un texte d’August Strindberg et sa traduction en français. Néanmoins, pour les traductions en anglais et en tchèque, à notre connaissance, il n’existe pas d’étude contrastive totalisante. C’est à cette lacune que nous tenterons de remédier dans ce qui suit. 3. ANALYSE DES VERBES INTRODUCTEURS DANS LES INCISES DANS LES CORPUS PARALLELES Grâce aux larges données authentiques qu’ils contiennent, les corpus linguistiques permettent de dégager les tendances générales de l’emploi de l’élément en question, basées sur une analyse quantitative (3.1) ; mais également d’observer les occurrences particulières et d’effectuer une analyse qualitative détaillée (3.2). Comme nous l’avons déjà signalé dans l’introduction, pour comparer les trois langues faisant l’objet de cette étude, nous allons utiliser le corpus parallèle InterCorp, limité aux textes littéraires (majoritairement écrits après 1950). Dans la partie quantitative de notre analyse, nous allons utiliser les parties unilingues de ce corpus8. Quant à la partie qualitative, nous allons examiner les différents sens de traduction séparément (fr-cs, cs-fr, en-fr, etc.), parce que le nombre de textes littéraires inclus dans le corpus dans les trois langues en même temps est pour le moment très limité (cf. note 30), ce qui risquerait de fausser les résultats. 7 En comparant l’anglais et le français, Vinay— Darbelnet (1995, 269) notent que « English […] is not as averse to repetition as French ». 8 Les données obtenues sur InterCorp seront vérifiées à l’aide de corpus unilingues : FRANTEXT (www.frantext.fr), British National Corpus (http://www.natcorp.ox.ac.uk) et Český národní korpus SYNv4 (www.korpus.cz, Křen et al., 2016). OLGA NáDVORNÍKOVá 41 3.1 ANALYSE QUANTITATIVE SUR CORPUS La fiabilité de l’analyse quantitative des verbes introducteurs dans les propositions incises dépend en large part des usages typographiques qui servent à délimiter les deux énonciations. En tchèque et en anglais, les discours directs sont en général marqués par des guillemets (en tchèque doubles, en anglais simples également, cf. les exemples (1a-b) dans l’Introduction), bien que dans la prose contemporaine en particulier, les frontières entre le discours cité et le discours citant tendent à s’estomper et que les guillemets soient souvent omis (dans notre corpus, cette tendance concerne par exemple les romans de Petra Hůlová et de Jáchym Topol, deux auteurs contemporains tchèques)9. En français, les guillemets ne s’arrêtent pas à la fin du discours direct et, en outre, leur emploi n’est pas systématique. Ainsi, la proposition incise est le plus souvent séparée du discours rapporté seulement par une virgule ou par le signe de ponctuation forte de la fin du discours rapporté (le point d’interrogation, le point d’exclamation)10. Le signal le plus fiable de la proposition incise en français reste donc l’inversion du sujet. Dans le but d’éviter les bruits dans les résultats autant que possible, nous avons limité les requêtes dans le corpus aux cas prototypiques : en anglais et en tchèque, seulement les incises séparées du discours direct par des guillemets ; en français, seulement les incises au verbe inversé ; dans les trois langues, pas de pronoms des première et deuxième personnes du pluriel en tant que sujet du verbe introducteur et pas d’élément inséré entre le discours direct et le V-S/S-Vde l’incise (adverbe, pronom complément, négation ..., n’a-t-il pas caché), etc. Cependant, nous considérons que les résultats présentés ci-bas couvrent les tendances générales de manière suffisante, d’autant plus que notre objectif principal n’est pas d’analyser tous les verbes (le type/token ratio, etc.), mais surtout les proportions des verbes prototypiques say/dire/říci et ensuite leurs équivalents en traduction. 3.1.1 LA PROPORTION DU VERBE SAY DANS LES PROPOSITIONS INCISES EN ANGLAIS Commençons par l’anglais, où nous supposons le taux le plus élevé du verbe prototypique say. En effet, dans les textes littéraires anglais (originaux) du corpus InterCorp (16 847 978 positions), en prenant en considération seulement les incises au verbe inversé, la proportion de ce verbe atteint 75,78% (11 430 occurrences) de l’ensemble des incises de ce type (15 084 occurrences), cf. la même constatation de Quirk et al. (2008) dans 2.1. Cependant, les incises au verbe inversé ne représentent qu’un tiers des occurrences dans le corpus analysé (30 %) ; les résultats incluant également les incises à l’ordre S-Vsont présentés dans Figure 1 (partie gauche). 9 Un autre symptôme de la même tendance est la suppression des propositions incises (cf.Sedláček, 2016, 33, Quirk et al., 2008, 1022) ou l’apparition d’autres formes du discours rapporté telles que le discours indirect libre (Rosier, 1999 parle de la « mixité » des formes). N. Sarraute considère la proposition incise comme « gênante, monotone et gauche » (Sarraute, 1956, 105). 10 Le début du discours direct peut être signalé par un tiret (cf. (1c)). 42 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 Dans la partie droite du tableau, nous ajoutons la liste des verbes les plus fréquents dans les incises dans les textes en anglais traduits du tchèque, langue théoriquement la plus éloignée de l’anglais quant à la proportion du verbe říci/say (la liste pour les traductions à partir du français n’est pas incluse, étant donné la taille très limitée de ce sous-corpus, cf. note 30). Pour les deux listes, nous précisons l’estimation des résultats sans bruits, c’est-à-dire sans les occurrences des verbes n’assumant pas le rôle de verbe introducteur dans une incise (le taux de bruits, 7,98%, aété identifié à partir de l’échantillon de 1 000 occurrences analysées de manière manuelle, en-cs, cf. 3.2). Le tableau montre les 20 verbes les plus fréquents 11: 121314 EN orig.12 total 50 057 occ. fq. abs. fq. rel. (50 057 occ.)13 fq. rel. sans bruits EN trad. du tchèque total 7200 occ. fq. rel. (7200 occ.) fq. rel. sans bruits 1SAY 28452 56,84% 61,85% SAY 3425 47,57% 51,76% 2ask 3839 7,67% 8,35% ask 511 7,10% 7,72% 3be (AUX) 1666 3,33% 3,62% be (AUX) 352 4,89% 5,32% 4cry 943 1,88% 2,05% have (AUX) 129 1,79% 1,95% 5tell 876 1,75% 1,90% answer 112 1,56% 1,69% 6have (AUX) 744 1,49% 1,62% reply 108 1,50% 1,63% 7whisper 688 1,37% 1,50% continue 78 1,08% 1,18% 8answer 578 1,15% 1,26% shout 72 1,00% 1,09% 9reply 497 0,99% 1,08% add 59 0,82% 0,89% 10 add 406 0,81% 0,88% whisper 59 0,82% 0,89% 11 shout 379 0,76% 0,82% laugh 52 0,72% 0,79% 12 call 359 0,72% 0,78% sigh 51 0,71% 0,77% 13 think 340 0,68% 0,74% go (on) 50 0,69% 0,76% 14 repeat 278 0,56% 0,60% repeat 46 0,64% 0,70% 15 *look14 254 0,51% 0,55% tell 39 0,54% 0,59% 16 mutter 252 0,50% 0,55% yell 39 0,54% 0,59% 11 Requêtes pour InterCorp : [word=",|\?|\!"] [word="\"|'"] [tag="VB.*" & tag!="VBG|VBN" & lemma!="do" & word="[abcdefghijklmnopqrstuvwxyz].*"], [word=",|\?|\!"] [word="\"|'"] [(word="he|she|I|they")|(tag="N.*")] [tag="VB.*" & tag!="VBG|VBN" & lemma!="do"] et [word=",|\?|\!"] [word="\"|'"] [tag="DT|PPS"] [tag="N.*"] [tag="VB.*" & tag!="VBG|VBN" & lemma!="do"]. 12 Il faut prendre en considération le fait que le corpus de textes originaux est cinq fois plus large que celui de textes traduits (16 847 978 positions dans les originaux contre 3 363 855 dans les traductions). 13 Les résultats obtenus sur le corpus BNC corroborent ceux de InterCorp et confirment la fiabilité de ce dernier : dans BNC (imaginative written texts, [word=",|\?|\!"] [word="\"|'"] [word="he|she|I|they"]? [tag="VV.*"] et [word=",|\?|\!"] [word="\"|'"] [tag="N.*"] [tag="VV.*"]) la proportion du verbe say dans les incises est 53,95% (46 140 occ. des 118 849 au total), suivi de ask (7,69%, 6 578 occ.) et reply (1 584 occ., 1,85%). 14 Il s’agit plutôt des bruits, par exemple : ‘Are you bleeding ?’ Ilooked down. OLGA NáDVORNÍKOVá 43 EN orig. total 50 057 occ. fq. abs. fq. rel. (50 057 occ.) fq. rel. sans bruits EN trad. du tchèque total 7200 occ. fq. rel. (7200 occ.) fq. rel. sans bruits 17 explain 233 0,47% 0,51% interrupt 37 0,51% 0,56% 18 continue 229 0,46% 0,50% roar 37 0,51% 0,56% 19 go (on) 216 0,43% 0,47% exclaim 37 0,51% 0,56% 20 demand 211 0,42% 0,46% remark 36 0,50% 0,54% figure 1.20 verbes les plus fréquents dans les incises des sous-corpus de textes originaux anglais et de textes traduits du tchèque, corpus InterCorp (16 847 978 positions dans les originaux anglais et 3 363 855 positions dans les traductions du tchèque en anglais). En gras sont marquées les occurrences du verbe say (en majuscules) et celles de verbes sans le sème de parole. Le verbe say, bien qu’il n’atteigne pas les taux observés séparément dans les incises à l’ordre V-S, reste tout de même incontestablement dominant (56,84% ; 61,85% sans bruits)15. En comparaison avec d’autres études, cette proportion est moins élevée : Sedláček (2016, 42) constate 71,88% de say dans son corpus, le tableau présenté par Peprník (1969, 150) nous permet de déduire le pourcentage similaire pour les textes du 20e siècle (74 % de say)16. Cependant, nous considérons notre résultat fiable : d’une part, il est basé sur un corpus plus large que les autres recherches (40 textes contre 14textes de Peprník et 3 textes de Sedláček) ce qui permet d’éviter davantage l’influence potentielle des idiolectes des auteurs ; d’autre part, le nombre d’occurrences pris en compte dépasse 50 000 (cf. 3 525 de Peprník). En outre, ces résultats sont corroborés par l’analyse manuelle de l’échantillon de 1 000 occurrences (cf. 3.2.1). Quoi qu’il en soit, aucun des autres verbes n’atteint la fréquence de say ; le seul verbe dont la fréquence dépasse 5% est le verbe illocutionnaire ask (7,67%, sans bruits 8,35%), explicitant la modalité du discours rapporté. Parmi les verbes les plus représentés, nous trouvons également plusieurs verbes précisant la manière de la réalisation de la production vocale, en particulier l’intensité de la voix (cry, whisper, shout, call, mutter, marqués en gris clair), et des verbes spécifiant les phases de la communication (tours de parole— answer, reply ; mais aussi add, repeat, continue et son synonyme go on). Les mêmes types de verbes figurent également dans les textes traduits du tchèque (on y trouve en plus des verbes exprimant l’intensité maximale de la voix— yell, roar). Néanmoins, les textes traduits diffèrent des textes originaux 15 Ce taux pourrait être revu à la hausse en prenant en compte les occurrences de say cachées parmi les occurrences des verbes auxiliaires (she had said, etc.) ; cependant, cette modification ne serait pas importante. 16 Ces différences peuvent s’expliquer par le fait que nous nous concentrons uniquement sur les propositions incises, tandis que les deux auteurs mentionnés ont inclus dans leur recherche aussi les phrases introductives antéposées (cf. 2.1). Notre corpus pourrait également être influencé par la présence de quelques textes écrits au 19e siècle (Jane Austen, Mark Twain, Hermann Melville, etc.) ; en effet, comme le remarque Peprník (1969, 147), la variabilité des verbes introducteurs en anglais était plus élevée à cette époque que de nos jours. 50 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 des say/dire/říci-říkat et qu’il n’est pas possible d’en tirer d’autres conclusions. Une recherche approfondie concentrée uniquement sur ce type de changement sera donc nécessaire ; néanmoins, pour notre sujet principal, à savoir les proportions des verbes dire/say/říci dans les traductions, cette différence s’avère non-pertinente. traduction say/ dire/říci = say/ dire/říci changement total say/ dire/ říci total incises nbre de bruits taux de bruits échantillon analysé concentration dilution en-cs 205 365 584 923 80 7,98% 1003 21 0 % de say 35,10% 62,50% % des incises 22,21% 39,54% 63,27% cs-en 265 6 286 962 38 3,80% 1000 533 % de říci 92,66% 2,10% % des incises 27,55% 0,62% 29,73% fr-cs 230 88 319 646 354 35,40% 1000 10 1 % de dire 72,10% 27,59% % des incises 35,60% 13,62% 49,38% cs-fr 281 75 394 974 31 3,08% 1005 348 % de říci 71,32% 19,04% % des incises 28,85% 7,70% 40,45% en-fr 355 108 509 903 97 9,70% 1000 13 % de say 69,74% 21,22% % des incises 39,31% 11,96% 56,37% fr-en 138 12 150 384 173 31,06% 557 1 1 % de dire 92,00% 8,00% % des incises 35,94% 3,13% 39,06% figure 4.Les verbes say/dire/říci dans les traductions et les cas de dilution/concentration (cf. 2.2). Figure 4 montre que notre hypothèse de départ aété confirmée : le taux de remplacements (en général explicitations, cf. ci-bas) du verbe neutre say/dire/říci est toujours plus élevé dans les traductions à partir des langues dans lesquelles sa proportion est plus importante que dans la langue cible. Le taux de changements ne dépasse le taux de maintien du verbe neutre que dans les traductions de l’anglais en tchèque, où les écarts des proportions générales de dire/say/říci sont les plus marqués (60% en anglais contre 30% en tchèque). En effet, 62,50% des say ont été remplacés en tchèque par un verbe sémantiquement plus spécifique, par exemple par les explicitations à l’aide de OLGA NáDVORNÍKOVá 51 zeptat se/demander et odpovědět/répondre (cf. note 40 et Figure 5 ci-bas), et seulement 35,10% des say ont été traduits par říci/říkat35. Dans le sens opposé de la traduction, cette différence se manifeste par le taux très majoritaire du maintien du verbe neutre (92,66%) : en effet, pour atteindre la proportion du verbe say habituelle en anglais, les traducteurs anglais rendent presque toujours les verbes neutres par say (et procèdent à la réduction sémantique d’un grand nombre de verbes sémantiquement spécifiques, mais c’est un autre sujet)36. Malgré cet effort, le taux de say dans les traductions en anglais reste moins élevé que dans les originaux (cf. Figure 1). Il est intéressant de noter que le taux du maintien du verbe neutre dans fr-en est presque le même que dans cs-en (92%), bien que l’écart des proportions de say/dire ne soit pas aussi important que celui de say/říci (50% de dire et 60% de say)37. Les types de changements dans le sens opposé (en-fr) ressemblent également à ceux observés dans en-cs (cf. (3) et note 40). Dans les traductions entre le tchèque et le français, les résultats de l’analyse des échantillons ne correspondent pas tout à fait à nos attentes : d’une part, dans fr-cs, le taux du maintien du verbe neutre est assez élevé, d’autre part, dans cs-fr, on aurait pu s’attendre par contre à un taux plus élevé de říci traduits par dire, pour combler les différences des proportions. Comme le montre Figure 3, dans fr-cs, le taux général de říci dans les traductions correspond à peu près à celui des textes originaux tchèques ; dans cs-fr, par contre, le taux de dire est inférieur à celui des originaux français (Figure 2). En observant les occurrences analysées de plus près, nous pouvons en outre constater que les explicitations de říci (cf. ci-bas (2)) sont complétées (et partiellement compensées) par des réductions sémantiques des verbes sémantiquement spécifiques traduits par dire (obrátit se/s’adresser à, poznamenat/remarquer, odpovědět/ répondre et notamment pravit, cf. note 32)38. Cette dernière remarque indique 35 Quant à la proportion de say traduit en tchèque par říci/říkat, Pípalová (2012, 90) arrive au même résultat : 33,33% (41 occurrences des 123 au total). Dans le corpus de 9 992 said introducteur de discours direct ainsi qu’indirect, Corness (2010, 162) constate 33,33% de traductions „neutres“ en tchèque, mais ce taux inclut également des synonymes de říci/říkat (povídat, ozvat se, pravit, mluvit, etc.). 36 „Ten pán je lékař, soudružko,“ napomenul ji příslušník, ale na ni to žádný dojem neudělalo. > “This gentleman is adoctor, miss,” the officer said, but it didn’t make any impression. V. Stýblová, Skalpel, prosím, 1987, trad. J. Newton. Néanmoins, les traducteurs semblent éviter ce type de réduction sémantique importante, et la plupart des remplacements par say concernent plutôt des synonymes de říci, notamment pravit (cf. note 28). 37 Il faut cependant préciser que le sous-corpus de fr-en est loin d’être représentatif (voir note 30) : le roman de J. Verne aété écrit au 19e siècle et sa traduction en anglais garde parfois l’inversion archaïque du type said he ; de plus, dans le texte de Saint-Exupéry, la fréquence relative des propositions incises avec dire est la 4e la plus élevée (cf. note 29), lamédiane des textes français de InterCorp étant 348,19 ipm. 38 Les réductions sémantiques peuvent s’opérer également entre deux verbes sémantiquement spécifiques, par exemple podivit se (s’étonner) > demander ou zvolat (s’écrier) > demander. Certaines réductions sont importantes, par exemple „Čtyřicet— dva,“ kvákal [coassait] mlok namáhavě. > — Quarante-deux, dit la salamandre avec effort. (K. Čapek, Válka 52 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 que pour analyser à fond les changements des proportions de say/dire/říci dans les traductions, il faudra, dans des recherches ultérieures, prendre en considération les changements concernant tous les verbes. 3.2.2 TYPES DE CHANGEMENTS DE SAY/DIRE/ŘÍCI EN TRADUCTION Dans tous les sens de traduction (sauf dans cs-en où le nombre de remplacements de říci est trop limité, et partiellement dans fr-en), les verbes répondre/answer-reply/ odpovědět et demander/ask/ptát se-zeptat se représentent le remplacement le plus fréquent des verbes say/dire/říci-říkat. trad. répondre/ answer-reply/ odpovědět demander/ ask/ zeptat se/ ptát se taux de tous les changements autre (le plus fréquent) total changements fr-cs 12 (dont 3 odvětit) 6 zeptat se 18 (20%) 14 prohlásit 88 cs-fr 20 (dont 1 rétorquer) 14 demander 34 (45%) 5 déclarer 5 faire 75 en-cs 31 odpovědět (dont 2 odvětit) 26 zeptat/ptát se 57 (16%) 13 prohlásit 12 pravit 365 cs-en — 1 ask — 1 continue, cry, insist, search word, suggest 6 fr-en 1 return 7 ask 7 (67%) 1 continue, exclaim, speak, stammer 12 en-fr 30 (dont 10 répliquer) 23 demander 53 (49%) 9 s’exclamer 108 figure 5.Remplacements les plus fréquents des verbes say/dire/říci dans le corpus de textes littéraires (InterCorp). Ces verbes explicitant la fonction illocutionnaire du discours rapporté et les tours de parole représentent donc dans les traductions en tchèque et en français l’option préférée des traducteurs39. (2a) „Pánové si budou přát?“ řekl zdvořile barman. (M. Viewegh, Výchova dívek vČechách, 1994) (2b) — Messieurs désirent ? ademandé poliment le barman. (trad. D. BrosseauKerschova et C. Zambon, 1997) smloky, 1966, trad. C. Ancelot). Cf. l’explicitation dans le sens de traduction opposé dans note 41. 39 Il faut préciser que dans les traductions en anglais, le nombre de remplacements de dire/ říci est tellement limité qu’il n’est pas possible d’en tirer des conclusions certaines. OLGA NáDVORNÍKOVá 53 (2c) „What would you like, gentlemen?“ the barman asked politely. (trad. A. G. Brain, 1996)40 Les autres verbes de dire « purs » (faire, pravit, tell, déclarer, etc.) sont moins fréquents parmi les traductions de say/dire/říci, bien qu’ils permettent d’éviter l’explicitation. Cependant, dans les traductions en tchèque, le taux des remplacements à l’aide de ptát se/odpovědět s’avère moins élevé que dans les traductions en français (Figure 5), en faveur des verbes de dire « purs », en particulier prohlásit et pravit (cf. (1b), cf. Figure 3). La norme stylistique tchèque y joue certainement un rôle. De plus, le taux moins élevé des verbes ptát se/odpovědět dans Figure 5 ne suggère pas que les traducteurs tchèques aient recours à l’explicitation moins que les autres (cf. Figure 4), ils font seulement davantage varier l’expression. Comme nous l’avons déjà constaté dans 2.2, l’emploi des verbes spécifiques n’est pas nécessaire pour préciser la fonction illocutionnaire du discours direct ou les rôles dans le dialogue : les tours de parole sont clairs grâce au contexte des répliques précédentes (répondre, (1c)) et le discours direct exprime la modalité de manière autonome (cf. (2) et (3)). De plus, certains remplacements des verbes neutres say/dire/říci ne se contentent pas de spécifier une information évidente (demander/répondre), mais ajoutent une interprétation du discours direct et/ou des intentions et des émotions du locuteur (assurer, approuver, avouer, s’inquiéter, ironiser, plaisanter, insinuer, protester, reconnaître, rectifier, se vanter ; utěšovat/consoler, zaútočit/attaquer, bránit se/se défendre, etc.). Les émotions des locuteurs sont souvent suggérées par des verbes spécifiant le ton ou l’intensité de la production vocale : crier/s’écrier, s’exclamer, chuchoter, murmurer ; vydechnout/souffler, vyhrknout/lancer, odseknout/rétorquer, etc.41 Ce type de spécification accompagne souvent le discours direct à modalité exclamative (mais pas nécessairement) : (3a) “Butterbeer!” said Harry, without thinking. (J.K. Rowling: Harry Potter and the Prisoner of Azkaban, 1999) (3b) „Máslový ležák!“ zajásal [jubiler] bezmyšlenkovitě Harry. (trad. P. Medek, 2001) (3c) — De la Bièraubeurre ! s’exclama Harry sans y penser. (J.-Fr. Ménard, 2000)42 40 Dans le sens de traduction opposé : „Don’t you want to know how Ginny got hold of that diary, Mr. Malfoy?“ said Harry. (J.K. Rowling: Harry Potter and the Chamber of Secrets, 1998) / „ Chcete vědět, jak Ginny ktomu deníku přišla, pane Malfoyi?“ zeptal se Harry. (P. Medek, 2000) / — Vous ne savez pas comment Ginny est entrée en possession de ce journal intime, Mr Malefoy ? demanda Harry. (J.-Fr. Ménard, 1999). 41 Dans un cas, le traducteur tchèque amême spécifié par le verbe que le locuteur n’est pas un être humain, ce qui pourrait aller à l’encontre des intentions du narrateur, traitant les animaux en tant que personnages du récit : — Oh ! oh ! dit le chat, vous êtes plus méchants que je ne pensais. > „Au, au,“ mňoukal [miaulait] kocour. „Jste ještě mnohem zlejší, než jsem si myslel. (M. Aymé, Les contes du chat perché, 1939, trad. T. Sýkorová, 1979). 42 Exemple basé sur la modalité interrogative: „Wh -- what?“ said Hermione, waking with astart and staring wildly around. > „Co— co se děje?“ hekla [gémit] Hermiona, která se se 54 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 Dans (3), l’explicitation apportée par les verbes s’exclamer/zajásat est fondée sur le contexte et les émotions probablement ressenties par le personnage (par ailleurs, le verbe s’exclamer est le troisième verbe explicitant say le plus fréquent dans les traductions de l’anglais en français). Cependant, dans d’autres cas, le choix du verbe introducteur va au-delà de ce cadre interprétatif ; cela est particulièrement frappant lorsqu’il s’agit du remplacement de say/dire/říci par un verbe ne contenant pas le sème de parole et ajoutant une circonstance de l’énonciation43: (4a) — J’attendais une femme de ménage, disait le père Mulligan, et on nous aenvoyé une lionne, un scandale biologique !“ (R. Depestre, Alléluia pour une femme-jardin, 1981) (4b) „Já čekal hospodyni,“ vzdychal [soupirait] otec Mullligan, „aoni nám pošlou lvici, biologický skandál! (R. Podany, 2001)44 Le remplacement du verbe de dire par un verbe exprimant une circonstance de l’acte de parole est particulièrement fréquent dans les traductions en tchèque, où l’emploi de ce type de verbe introducteur semble plus acceptable qu’en français et en anglais (cf. Figure 3 contre Figures 1 et 2). Les taux de sigh et laugh plus élevés dans les traductions du tchèque que dans les textes originaux anglais pourraient ainsi être le résultat de l’interférence (cf. 3.1.1 et Figure 1). Au sujet du verbe introducteur soupirer (vzdychat), exprimant également une circonstance de l’énonciation, notons encore que contrairement aux constatations normativistes, ce verbe figure parmi les plus fréquents dans les listes générales de verbes introducteurs (voir Figure 2), par exemple: (5a) Rien n’est parfait », soupira le renard. (A. de Saint-Exupéry, Le Petit prince, 1999[1946]) (5b) „Nic není dokonalé,“ povzdychla si liška. (trad. Z. Stavinohová, 1989) (5c) „Nothing is perfect,“ sighed the fox. (trad. C. Woods, s.a.) Dans (5), la spécification de la circonstance de l’énonciation (sigh/povzdychnout si) asa contrepartie dans le texte source français, où le plan du narrateur ajoute cette information indiquant les émotions éprouvées par le locuteur. Cependant, dans (4b), c’est le traducteur qui décide de donner au lecteur cette clé pour l’interprétation du discours direct. škubnutím probrala anepřítomně (sic !) se rozhlížela kolem.— Qu ... Quoi ? balbutia Hermione en se redressant brusquement, l’air affolé. (J.K. Rowling, Harry Potter and the Prisoner of Azkaban, 1999, trad. P. Medek, 2001 et J.-Fr. Ménard, 2000). 43 Ce type d’explicitation est fréquent dans les incises introduisant les réponses aux questions totales : pour les réponses affirmatives par exemple přisvědčit, přikývnout/hocher la tête, acquiescer, etc. ; pour les réponses négatives zavrtět hlavou/hocher la tête, etc. (cf. Figure 3). 44 De même pour le verbe sourire : „He didn’t even own his land,“ said Juan. > „Ten žádný pole ani neměl,“ usmál se [sourit] Juan. (J. Steinbeck, The wayward bus, 1996[1947], trad. J.A. Šťastný, 1966). OLGA NáDVORNÍKOVá 55 4. CONCLUSION L’analyse des verbes say/dire/říci dans les propositions incises dans les textes littéraires, présentée dans cette étude, amontré que les types de leurs équivalents en traduction sont fortement influencés par les différences des normes stylistiques qui en définissent les proportions dans la langue source et dans la langue cible. Dans 3.1, nous avons identifié les proportions de ces verbes de dire neutres dans les textes originaux des trois langues analysées. En tchèque, le taux du verbe říci (ycompris la variante imperfective říkat) n’atteint que 30% de tous les verbes introducteurs dans les incises. En anglais, par contre, la proportion de say est la plus élevée des trois langues : 60%. (Précisons que les résultats sont limités aux incises introduisant des discours directs délimités par des guillemets— doubles en tchèque, simples ou doubles en anglais.) En français, le résultat est plus approximatif que dans les deux autres langues, à cause du taux de bruits important dans les occurrences (34,50%), mais la proportion de dire dans les incises est environ 50%. Aucun des autres verbes introducteurs n’atteint ces taux ; seul le verbe illocutionnaire demander/ask/ ptát se-zeptat se dépasse le seuil de 5%. Nous avons avancé l’hypothèse que dans les traductions depuis des langues à proportion élevée de ces verbes de dire neutres dans les incises vers les langues où leur proportion s’avère moins élevée, les traducteurs auront davantage recours à l’explicitation ou à d’autres remplacements du verbe de dire neutre que dans l’autre sens de la traduction. Dans 3.2, cette hypothèse aété confirmée dans tous les sens de traduction (en-cs, cs-en, fr-cs, cs-fr, en-fr, fr-en), en particulier dans en-cs, où l’écart des proportions de say/říci est le plus important, ce qui rend la tâche des traducteurs encore plus difficile. En effet, pour arriver au taux de říci habituel en tchèque et en même temps garder la variété des verbes exigée par la norme stylistique tchèque (ne pas répéter répondre/demander par exemple), le traducteur doit user de l’explicitation au maximum. En effet, les remplacements les plus fréquents des verbes say/dire/říci, en particulier dans les traductions vers le français, sont les verbes explicitant les tours de parole et la fonction illocutionnaire du discours rapporté (répondre/répliquer et demander). Ce type d’explicitation est le plus anodin (et le plus tautologique), parce que le discours direct exprime la modalité de manière autonome et que les tours de parole sont évidents du contexte du dialogue. Cependant, d’autres explicitations précisent les intentions ou les émotions des locuteurs, en particulier à l’aide des verbes exprimant le ton ou l’intensité de la voix (s’exclamer, crier, etc.). Certains remplacements dépassent même ce cadre interprétatif et ajoutent des circonstances n’ayant pas de fondement dans le texte source (sourire, soupirer, etc.). Dans tous ces cas, le traducteur donne au lecteur des indications explicites pour l’interprétation de la situation de communication rapportée. L’analyse des remplacements et explicitations des verbes say/dire/říci aégalement révélé l’importance de la recherche approfondie du procédé complémentaire, à savoir la réduction sémantique. En effet, l’élargissement du champ d’analyse à tous les verbes introducteurs ouvrirait un grand nombre de pistes de recherche encore inexplorées, par exemple l’acceptabilité des verbes exprimant une activité non-verbale en 56 LINGUISTICA PRAGENSIA 2/2017 tant que verbe introducteur et les interférences de la langue source. Pour les études littéraires ou traductologiques, il serait également intéressant de voir les préférences dans l’emploi des verbes introducteurs données par les idiolectes des auteurs et/ou traducteurs. Ces analyses pourraient jeter un peu plus de lumière sur les tensions entre le plan du narrateur (le discours citant) et le plan des personnages (le discours cité), entre la norme de la langue cible et la fidélité au style du texte source ou entre la « directivité » et la liberté d’interprétation. RÉFÉRENCES Bastide, M. (1994) Notes sur les incises en discours rapporté direct dans Céline. L’Information Grammaticale 60, 26–29. Bečka, J. V. (1992) Česká stylistika. Praha: Academia. Colin, J.-P. (1991) Dictionnaire des difficultés du français. Paris : Le Robert. Corness, P. (2010) Shifts in Czech translations of the reporting verb said in English fiction. In: Čermák, F., P. Corness, A. Klégr (eds), InterCorp: Exploring aMultilingual Corpus, 159–177. Praha: Nakladatelství Lidové noviny. Daneš, F. (1973) Verba dicendi avýpovědní funkce. In: Studia Slavica Pragensia, 115–124. Daneš, F., Z. Hlavsa et al. (1981) Větné vzorce včeštině. Praha: Academia. Danlos, L., B. Sagot et R. 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Palacha 2, 116 38 Praha 1, Czech Republic [email protected]