Transcriptions poétiques du voyage de Philippe Soupault à Prague
Abstract
In Czech avant-garde periodicals Soupault published several texts expressing his enthusiasm in Prague among artists who lived there. Nezval replied to Soupault by a poem, and so they started a dialogue through texts. Motifs that circulate through texts of both poets are germ of shared poetic language who gives to reality a new light : Nezval and Soupault composing with reality, compose it.
Full text
Transcriptions poétiques du voyage de Philippe Soupault à Prague Sophie Ireland [Université Charles de Prague] INTRODUCTION En mai 1927, Philippe Soupault, chaleureusement accueilli par les artistes de l’avantgarde tchèque, séjourne à Prague. Les textes nés de ce voyage témoignent des amitiés littéraires entre le poète parisien et le groupe d’avant-garde pragois, ainsi que d’un vif intérêt pour la ville de Prague. Nous souhaitons ici aborder les textes par lesquels s’engage le dialogue entre deux poètes influents de l’avant-garde parisienne et pragoise: Philippe Soupault et Vítězslav Nezval. Ce sont des textes sur Prague, ils sont marqués par une grande diversité de pratiques intertextuelles. Nous interrogerons, à travers la spécificité de ces textes, le statut accordé au texte par des poètes qui clament le primat de la vie sur la littérature. LE TEXTE, RELAIS D’UNE EXPÉRIENCE VÉCUE Au lendemain du séjour de Soupault à Prague, dans les revues d’avant-garde pragoises paraissent les tout récents textes du poète parisien: ils portent sur Prague et sur les amitiés qui y naissent. Lorsque Soupault évoque Prague, d’emblée c’est pour mentionner les amis qu’il y a rencontrés, tel que dans son premier poème sur Prague daté de juin 1927 intitulé «Do Prahy» [À Prague]: cette ville bat et près de ce cœur des amis qui dorment et qui s’éveillent1 Dans l’ensemble des textes liés au voyage de Soupault, Prague est la ville de l’amitié. Dans un article intitulé «Les poètes de Prague», le «grand voyageur épris de li1 Soupault, Philippe. «Do Prahy», ReD, I, nº1. Prague: Odeon. 1927, pp.3–4. Le poème de Soupault paraît en français bien que le titre soit en tchèque.
SOPhIE IRELAND 75 berté» s’avère «passionné d’amitié»2 et insiste aussi sur l’amitié qui lie les artistes tchèques: «ce sont des poètes, vous dis-je, et des amis. Cela suffit, n’est-ce pas, pour la vie d’un homme3.» Aux yeux de Soupault, ils témoignent de l’identité de la vie et de la poésie: Le plus grand compliment qu’à mon sens je puisse leur faire est que ce sont des hommes qui aiment avec passion la poésie. Quand je m’adresse à eux j’ai envie de leur parler en vers. C’est en effet leur véritable langage. La vie est la poésie, la poésie est la vie4. Dans le poème «Do Prahy», puis dans l’article «les poètes de Prague», comme à l’inauguration d’une exposition consacrée à Hoffmeister5, Soupault constamment réitère cette équivalence entre la vie et la poésie. Dans une dédicace à Nezval, elle tient en quelques mots: «à M. Nezval qui m’a fait comprendre par sa poésie toute la vie profonde de ses amis et la sienne propre6.» «La vie est la poésie, la poésie est la vie»: ce que Soupault énonce-là à propos des artistes pragois, c’est aussi le programme subversif de toute l’avant-garde. En préambule de la conférence qu’il donne à Prague7, il souligne donc le soutien que peuvent représenter les artistes de Prague dans la mise en place d’une avant-garde artistique révolutionnaire: Je trouve à Prague entre eux la même atmosphère de combat et de jeunesse et je ne me sens pas ici à l’étranger. Je voudrais que par mon intermédiaire la gauche de Prague et la gauche de Paris se serrent la main. Les intellectuels parisiens de gauche vivent isolés et sont proscrits par des moqueries. Et à Prague, à quelques centaines de kilomètres à l’est, je trouve une jeunesse combative et sans doute plus heureuse.8 C’est à Prague que Soupault formule un message d’espoir à l’attention de Paris— lors de cette conférence, mais encore sous forme d’allusion poétique dans le poème «Do Prahy». Dans «Do Prahy» il mentionne «le rendez-vous des amis», faisant 2 Boucharenc, Myriam. L’échec et son double: Philippe Soupault romancier. Paris: Honoré Champion. 1997, p.31. 3 Soupault, Philippe. «Les poètes de Prague», La Revue nouvelle, nº 51–52. Paris: 1929, pp.12–16. L’article est reproduit in Soupault, Philippe. Mémoires de l’Oubli, 1927–1933. Paris: Lachenal et Ritter. 1997, p.151–153. 4 Ibidem. 5 Soupault, Philippe. «Les dessins d’Adolf Hoffmeister», Variétés, I, 15 octobre1928, Bruxelles. 6 Soupault, Philippe. Rose des vents. Paris: Au sans pareil. 1920 in Fonds Nezval, PNP. 7 Le 25 mai 1927 Soupault prononce à Prague une conférence sur le roman français moderne à la Měšt’anská beseda. 8 Soupault, Philippe. «Pozdrav z Paříže», Kmen, I, nº9. Prague: 1927, p.1. Texte reproduit in Soupault, Philippe. Mémoires de l’Oubli op. cit. Ce texte n’a pas été publié en français, la traduction proposée ici est de mon fait— ainsi que toutes les autres sauf mention contraire.
76 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE alors directement écho au titre du tableau de Max Ernst de 1922. Le rendez-vous des amis représentant les membres du groupe surréaliste de Paris est alors transposé à Prague: c’est le rendez-vous des amis le rendez-vous des tramways lents et rouges et le chant multicolore de toute l’amitié triomphante9 Soupault souhaite établir une continuité entre la Prague qu’il découvre, emplie de l’atmosphère du «rendez-vous des amis» et le Paris qu’il quitte, grevé par de vives discordes. Lorsque Soupault arrive à Prague en 1927, il a déjà été exclu du groupe surréaliste. À Paris, ses positions sur l’articulation du politique et du poétique l’isolent, mais à Prague, c’est aux côtés des artistes tchèques qu’il revendique la portée révolutionnaire de l’art. La rencontre de Soupault et des membres de l’avant-garde pragoise est à l’origine de textes qui accusent une dimension révolutionnaire tout en étant le laboratoire d’une nouvelle esthétique. Aussi ces textes s’accordent-ils parfaitement avec les objectifs de la toute nouvelle revue du groupe d’avant-garde publiée en 1927 qui se veut, en même temps qu’un «atlas de la poésie», le relais de la «révolution sociale»10. En ouverture du premier numéro, après une page présentant les enjeux de la revue sous forme de manifeste, figure «Do Prahy» de Soupault. «Do Prahy» apparaît au voisinage de poèmes de Nezval et d’Apollinaire. On y trouve aussi un entrefilet citant l’article «les jeunes Tchèques et nous» paru dans le journal L’Intransigeant: «Apollinaire et Soupault ont tous deux séjourné à Prague, à vingt ans d’intervalle, semant les graines d’une florissante amitié11.» Les rédacteurs de ReD témoignent du dialogue qui s’établit entre Soupault et Nezval et en soulignent l’horizon apollinarien. En 1927, depuis longtemps déjà, les artistes de Prague revendiquent l’héritage d’Apollinaire et sont très attentifs à l’esthétique qu’il développe dans «Zone». D’ailleurs un genre littéraire se constitue en Tchécoslovaquie en hommage à Apollinaire sous le nom «pásmo»— traduction de «zone»12. Pásmo désigne une zone géographique, mais encore un écheveau de fil, le terme pásmo poezie retient aussi ce dernier sens: il s’agit en effet de poèmes constitués par «un montage de récitations diverses qui se déroule comme un ruban sortant d’une gaine»13. LE TEXTE, UNE AVENTURE COLLECTIVE Les textes qui se tissent entre Paris et Prague à l’occasion du voyage de Philippe Soupault à Prague, paraissent assez proches du genre du Pásmo. Cette dénomination re9 Soupault, Philippe. «Do Prahy», op.cit. 10 ReD, I, nº1, op. cit. p.1. 11 Ibid., p.4. 12 Pohorský, Aleš. «Zone poétique entre Paris et Prague». In Décaudin, Michel. Apollinaire en son temps. Paris: Publications de la Sorbonne nouvelle, 1990, p.143–149. 13 Ibid., p.146.
SOPhIE IRELAND 77 vendique les affinités de structure que le texte et la ville entretiennent, quand les textes que nous présentons se font le relais d’une expérience de l’espace urbain. Apollinaire déjà, compose ses poèmes en assemblant les divers matériaux de la rue, jusqu’à des bribes de conversation.14Ainsi la rue fait irruption dans le texte poétique. De męme, dans «Do Prahy», notamment par la présence de mots tchèques dans le texte en français15, le poème s’apparente à une chambre d’échos des mots courants qui accrochent l’oreille du passant dans la ville étrangère: je ne sais pas oublier le goût doux de bílá káva et le son bleu comme l’alcool de toutes vos voix Véritable transcription d’une expérience vécue, le poème s’articule ainsi directement au contexte de production. L’esthétique du collage s’alimente ici du discours rapporté, tout comme l’allusion des deux premiers vers: «on m’a dit/ le temps vole». Dans la version tchèque parue dans Kmen, on lit: «řekli mi/čas letí16». Il s’agit d’une expression idiomatique: au seuil du poème «Do Prahy», les vers de Soupault correspondent à la traduction littérale d’une expression tchèque signifiant que le temps passe vite. Le poète amorce alors un jeu sur la temporalité qu’il poursuit après avoir mentionné «l’horloge du souvenir»: tous les messages du pays que nous avons parcouru ensemble autrefois aujourd’hui maintenant «L’horloge du souvenir» à Prague, c’est pour Soupault «l’horloge du quartier juif» dont les aiguilles «vont à rebours» comme le mentionne déjà Apollinaire dans «Zone», précisant: «et tu recules aussi dans ta vie lentement.»17 Dans «Do Prahy», cette évocation de l’horloge du quartier juif, la temporalité du poème, la traduction d’une expression tchèque, et les bribes de conversation signent à la fois le rattachement à la poétique d’Apollinaire et l’ancrage dans la ville de Prague. En outre, plusieurs années après son passage à Prague, Soupault confie avoir retrouvé à Prague la présence d’Apollinaire.18 14 Breton, André. «Perspective cavalière». In Œuvres complètes, IV. Édition établie et annotée par Étienne-Alain Hubert. Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade. 2008, p.209. 15 La version du poème «Do Prahy» parue dans la revue ReD— à l’inverse de celles parues tardivement à Paris— comporte des mots en tchèque. 16 Soupault, Philippe. «Do Prahy». Kmen, op. cit. p.2. Traduit du tchèque au français par Vilém Závada. 17 Apollinaire, Guillaume. «Zone». In Alcools. Paris: Gallimard. 1996. p.11. 18 Soupault, Philippe. Vingt mille et un jours, Paris: P. Belfond, 1980, p.207.
78 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE La Prague d’Apollinaire est au centre de l’échange entre Soupault et l’avant-garde tchèque. Soupault, dès son arrivée à Prague met ses pas dans ceux d’Apollinaire, tout en étant résolument tourné vers les promesses d’avenir qu’il lit dans la capitale tchécoslovaque. En effet dans le préambule à la conférence qu’il donne à Prague, il rappelle d’emblée: «Mon ami Guillaume Apollinaire, qui a révelé de nouveaux mondes à la poésie française nous a aussi révélé Prague.19» Puis il cite «Zone». Tout comme Apollinaire, à plusieurs reprises dans ses textes pragois, Soupault mentionne les agates de la cathédrale Saint-Guy de Prague. Nezval alors dans le poème qu’il adresse à Philippe Soupault paru en regard du poème «Do Prahy» dans ReD renchérit en convoquant aussi la Prague d’Apollinaire. Apollinaire est au centre du dialogue entre Nezval et Soupault: Dites à Guillaume Apollinaire Que dans les agates de Saint Vít vous avez vu une toile d’araignée Elle couvre notre petite éternité Sur laquelle au début du siècle son souffle a passé20. La ville que traverse Soupault en compagnie de Nezval semble contemporaine à la Prague d’Apollinaire. Mais, malgré les curiosités du Vieux-Prague chères à Apollinaire, Prague est pour Soupault «la ville de la plus grande espérance21». Dans «l’ode à Prague libérée», il se souvient de Prague durant l’entre-deux-guerres: A l’âge de l’espoir belle comme une nébuleuse il y avait une fois une ville où l’on entendait murmurer les ombres de Mozart et d’Apollinaire neuve qui méritait ce nom si familier aux locomotives plaque tournante Prague où fleurissaient les grandes joies sans nom […] qu’on lit dans les mains des amis22 Les joies y fleurissent, tel qu’en témoigne les artistes tchèques rassemblés dans un groupe qu’ils baptisent d’ailleurs «Devětsil», d’après le nom d’une fleur médicinale. 19 Soupault, Philippe. «Do Prahy». Kmen, op.cit. 20 Nezval, Vítězslav. «Poème pour Philippe Soupault», ReD, I, nº1. op. cit. pp.5–6. Traduit du tchèque au français par Jiří Voskovec. 21 Soupault, Philippe. «Ode à Prague libérée». Odes 1930–1980. Lyon: Jacques-Marie Laffont et associés, 1981, p.56. 22 Soupault, Philippe. «Ode à Prague libérée». Odes 1930–1980. Lyon: Jacques-Marie Laffont et associés, 1981, p.51.
SOPhIE IRELAND 79 Davantage que la Prague des lieux pittoresques et des monuments, témoins du passé, la Prague de Soupault est celle de l’amitié qui le lie aux membres de l’avant-garde pragoise. Dans «Do Prahy», le poète s’adressant à ses nouveaux amis confie: Maintenant dans le nuage des jours je ne cherche pas seulement à revoir la petite rue de l’Or et les chères agates de St. Vít ou encore le cimetière juif et l’horloge du souvenir Maintenant je vois vos mains qui sont plus grandes que moi et qui tournent comme les étoiles comme les hélices C’est aussi la ville des maisons toute neuves: Il faut encore me tendre la main de temps en temps quand vous regarderez une grande maison toute neuve quand vous écoutez le vent qui vient de l’ouest et de Paris Soupault n’hésite pas à se détourner des monuments historiques; c’est encore ce qu’il exprime dans l’article «l’amitié de Prague23» : «Le passé de Prague est comme un grand nuage qui tremble au-dessus de la ville et fait de l’ombre sur quelques quartiers, sur quelques maisons. Mais le soleil lutte et ses rayons font scintiller les nouvelles et blanches maisons, les chantiers monstrueux24.» Apollinaire déjà était sensible à l’éclat de la lumière de Prague. Dans «Zone» ne reconnaissait-il pas précisément dans cette lumière celle qui affole Lazare? Mais Soupault concède que généralement les voyageurs «n’ont pas l’habitude d’être attentifs à la lumière des villes25». Il poursuit : Certains seraient contents de voir la tristesse dans cette double lumière. Tristesse qui émerge de la lutte de la vie et de la mort alors que moi européen j’ai vu ce nouveau visage de l’Europe avec des cheveux coupés, un regard rayonnant et une peau fraîche. Parce que moi j’ai vu Prague l’été, comme elle sourit, quand un matin à l’aube je me suis promené dans les rues et brusquement sur 23 Soupault, Philippe. «Přátelství Prahy» [ L’amitié de Prague], Rozpravy Aventina, nº4. Prague: Aventinum. 1928, pp.1–2 24 Soupault, Philippe. «Přátelství Prahy», op.cit. p.1. 25 Ibidem.
80 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE une place j’ai aperçu la lumière d’or, lumière qui fait penser à un fruit d’or et à un incendie26. Puis il ajoute: «Mais plus que tout je pense à l’atmosphère qui l’entoure et non à ses monuments et son histoire. Nous parlons des villes mortes et nous nous enthousiasmons de la lente agonie des autres villes.27» Dans ce texte paru en tchèque dans Rozpravy Aventina le terme «pomník» désigne le monument. Or le mot tchèque «pomník» signifie aussi la tombe. Et pour Soupault, très précisément, les monuments sont recouverts d’une teinte morbide. Il sont aussi à Paris les «monuments kilométriques de ma fatigue» tel qu’il l’exprime dans le poème «Westwego» traduit par Jiří Voskovec paru à deux reprises à Prague en 1927, dans ReD28 et dans l’album Paris29. Les monuments sont des lieux appartenant à la capitale historique qui reste figée dans son passé; ils en font une ville morte. Paris est aussi pour Soupault: Notre île trop vieux bateau où nous avions si mal au cśur […] île peuplée de souvenirs inévitables et qui imposait à notre jeunesse la poussière de la mélancolie à l’ombre mortelle de Notre-Dame lourde comme un siècle de pierres et de prières Île moribonde où mourut le premier amour Vieux cimetière fluvial où l’on se heurte aux tombes aux revenants aux enfants morts à tous les guillotinés.30 Paris, ville historique et ville du passé prend des allures de cimetières. Nezval dans le poème qu’il adresse à Philippe Soupault relève la tonalité funeste que Soupault pręte à l’agitation du centre-ville: Dans un îlot où la saison bat son plein Énergie aromatique— vos longs doits [sic] touchent le clavier Dont la suite est la mort.31 Mais face à ses amis de Prague, Soupault confie se sentir confus de la gravité de ses pensées: «Et je me sens honteux […] de ne pouvoir leur offrir que ces phrases lointaines, inconsistantes et tristes comme une oraison funèbre32». L’oraison funèbre 26 Ibidem. 27 Ibidem. 28 Soupault, Philippe. «Westwego», ReD, I, nº3. Prague: Odeon. 1927, pp.97. 29 Soupault, Philippe. «Westwego». In Soupault, Philippe. Seifert, Jaroslav. Šíma, Josef. Paříž. Prague: Aventinum, 1927. 30 Soupault, Philippe. «Ode à Paris». Odes 1930–1980. Lyon: Jacques-Marie Laffont et associés, pp.11–15. 31 Nezval, Vítězslav. «Poème pour Philippe Soupault», op. cit. 32 Soupault, Philippe. «Les poètes de Prague», op.cit.
SOPhIE IRELAND 81 dont Soupault considère être l’auteur fait écho au vers de Nezval qui évoque les longs doigts de son ami touchant le clavier dont la suite est la mort. Le trouble de Soupault se lit donc comme une réponse à Nezval. En outre, Soupault qui évoque les «villes mortes»33 affirme ensuite qu’il «préfère les villes vivantes», ajoutant: «Et Prague est assurément une de ces villes dont la vie tonne et brille avec la plus grande ardeur34». D’ailleurs le centre animé est à Prague pour Soupault un «cœur battant»— dans l’article «L’amitié de Prague» mais aussi déjà dans le poème «Do Prahy»35. LA POÉSIE, UN ACTE SUBVERSIF Prague est pour Soupault une ville qui s’affranchit de son passé. Ainsi, męme le Château de Prague n’apparaît pas à Soupault dans sa dimension historique: «l’immense, vaste, autoritaire ombre qu’est le château, tache de lumière, ce foyer est une maison ou un Krejcar36 .» Soupault fait ici référence à Jaromír Krejcar, architecte membre du Devětsil. S’agit-il d’une énumération qui décrit des architectures contrastées se juxtaposant les unes aux autres ou d’une transfiguration du Château? L’indécision persiste, męme si c’est tout un revirement, de l’ombre à la lumière, du monument historique au modernisme architectural qui s’opère dans cette phrase. Il note aussi que la Prague des années 1920 était une ville qui «se dressait secouant toute la poussière des bric-à-brac pour arrêter le soleil avant les crépuscules interminables37». Soupault insiste: à Prague, «le temps vole», permettant alors un déplacement des souvenirs vers les désirs. C’est cela semble-t-il que Nezval souligne en répondant à Soupault: Je désire une hirondelle plus grande Que l’océan Qui sur son aile apporterait ma table couverte pour trois38 Le temps, comme cette hirondelle vole en direction des désirs. La poésie de Soupault interroge incessamment la place des souvenirs. Ceux-ci n’appartiennent pas au passé, mais sont constitutifs du désir, et tournés vers l’avenir. Nezval exprime précisément cette caractéristique de la poésie de Soupault dans «Poème pour Philippe Soupault» lorsqu’il mentionne les «souvenirs que dépassent nos autos de sports» avant d’évoquer «l’hirondelle revenant d’au-delà de l’océan». Et si en tchèque le temps vole tel les hirondelles, les amis de Nezval se déplacent à la vitesse du temps qui vole, comme en équilibre sur ses ailes, s’élançant vers leurs désirs, en direction des promesses du 33 Soupault, Philippe. «Přátelství Prahy», op.cit. p.1. 34 Ibidem. 35 Soupault, Philippe. «Do Prahy», op.cit. 36 Ibidem. 37 Soupault, Philippe. «Ode à Prague libérée». Odes 1930–1980. Lyon: Jacques-Marie Laffont et associés, 1981, pp.51–58. 38 Nezval, Vítězslav. «Poème pour Philippe Soupault», op. cit.
82 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE futur. Les membres de l’avant-garde s’engagent alors dans une course au désir, sans jamais qu’il soit question pour eux de faire l’économie du danger. Ils ont une haute conscience des risques qui jalonnent le projet que s’est fixé l’avant-garde artistique: libérer l’homme de ce qui l’asservit. C’est ainsi que Soupault dans «Do Prahy» évoque le courage de ses amis de Prague, et les présente comme une «armée». Nezval quant à lui dans le poème adressé à Soupault confie: Mais ma lampe effleure les marches de la prison Un seul papillon de nuit Encerclant cette lampe C’est nous au siècle futur Or la lumière par laquelle est attiré tout papillon de nuit, représente un danger fatal. De même, les groupes d’avant-garde pragois et parisien brisent les carcans qui menacent la liberté de l’homme, et se dirigent vers la lumière au risque de se brûler les ailes. Soupault note aussi dans «les poètes de Prague»: «Lorsque je songe à Prague, je revois dans la ville de la nuit des silhouettes connues qui passent dans l’ombre. Elle vont vers la lumière d’un café. Je les guette. Une à une elles gravissent les marches du seuil et une à une je les reconnais». CONCLUSION L’échange poétique revêt un caractère épistolaire. Les poètes se lisent l’un l’autre en renouvelant les entrées du texte afin d’éviter de le «structurer de trop», en «l’étoilant au lieu de le ramasser», tel que le recommandera Barthes.39 Le texte ainsi reste le lieu d’un dialogue permanent; Nezval et Soupault dévoilent de quel pluriel il est fait. Lexique, thèmes, et attitudes face au réel sont autant d’occasion pour Soupault et Nezval d’établir le dialogue par lequel ils façonnent réciproquement leur poétique urbaine. Les deux poètes partagent un ensemble de motifs porteurs de représentations communes. Ils construisent une perception collective de la ville qui, transformant les rapports que chacun entretient avec la réalité urbaine, est à même de métamorphoser la ville: ils composent avec le réel et simultanément le recompose. Dès les premiers manifestes, à Paris comme à Prague, les Surréalistes entendent renouveler par la langue le réel. La libération de l’homme est affaire de poésie, Nezval annonce l’homme nouveau et: Ses futures sensations incroyables Qui ressemblent à mes poèmes Et aux poèmes de mes amis Car nous sommes une poignée à nous comprendre avec une précision sans cesse grandissante40 39 Barthes, Roland. S/Z. Paris: Éditions du seuil. 1970, p.17. 40 Nezval, Vítězslav. «Entre les dents des jours». Prague aux doigts de pluie. Paris: Éditeurs français réunis. 1960, p.97.