L’Halys chez Hérodote
Abstract
This paper analyses the Halys River description made by Herodotus in his Histories. This study focuses onthe several references made by the Father of History in his work. It will examine the part the river took inhis vision of the politic, ethnic and geographic state in the historian’s mind and the problems that arise bythis presentation. Finally, this article will demonstrate that every crossing of the Halys River made by theBarbarians were a bad omen for the Greeks of Asia Minor and in Greece itself.
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L’Halys chez Hérodote Kevin Leloux ABSTRACT This paper analyses the Halys River description made by Herodotus in his Histories. This study focuses on the several references made by the Father of History in his work. It will examine the part the river took in his vision of the politic, ethnic and geographic state in the historian’smind and the problems that arise by this presentation. Finally, this article will demonstrate that every crossing of the Halys River made by the Barbarians were abad omen for the Greeks of Asia Minor and in Greece itself. KEYWORDS Herodotus; Halys River; Aeschylus; Croesus; border; Lydian Kingdom; Median Empire; Pteria. INTRODUCTION Dans son logos lydien du Livre I, et plus particulièrement dans le cadre de son histoire de Crésus, Hérodote mentionne la campagne du roi lydien contre les troupes du roi des Perses, Cyrus le Grand, après sa prise d’Ecbatane. Lorsque Crésus s’apprête à entrer en Cappadoce et à envahir la cité de Ptérie, le père de l’Histoire précise que la frontière qui séparait la Médie de la Lydie était le fleuve Halys (Hérodote I, 72). Après la description géographique de celui -ci, Hérodote précise en effet qu’un conflit avait opposé les Lydiens d’Alyatte– le père de Crésus– aux Mèdes de Kyaxare– le père d’Astyage, roi détrôné par Cyrus (Hérodote I, 74). Cette guerre se serait terminée sur un épisode célèbre qui est fixé en 585 ACN: l’éclipse totale du soleil qu’aurait prédite Thalès de Milet. C’est à la suite de ces hostilités qu’un traité aurait été conclu entre les Lydiens et les Mèdes fixant leur frontière commune sur l’Halys.1 C’est du moins ce que la tradition fixée par l’historien des guerres médiques aretenu. Après cette incise, Hérodote reprend son récit en traitant du franchissement de son cours par Crésus; il devait s’ensuivre sa débâcle en Ptérie, un désastre qui annonçait dès lors la fin de l’autonomie des cités grecques réduites à tomber sous le joug des Perses. Dans cet article, nous reviendrons sur cette vision que la tradition agardée et qui fait de l’Halys la frontière entre la Médie et la Lydie. Nous analyserons ensuite la description du cours de ce fleuve laissée par Hérodote. De plus, nous reviendrons sur les diverses mentions qu’en afaites le père de l’Histoire tout au long de son récit. Nous nous pencherons ainsi sur le rôle que le fleuve arempli dans la vision de l’espace politique, ethnique et géographique au regard de l’historien d’Halicarnasse et les problèmes que sa présentation soulève. Enfin, nous verrons que chaque franchissement de ce fleuve par les barbares se révéla un mauvais présage pour les Grecs d’Asie mineure mais aussi pour ceux de la Grèce continentale. 1 Le fleuve nommé Halys dans l’Antiquité, porte de nos jours le nom de«Kizilirmak». Il s’agit d’un des grands cours d’eau qui arrose la Turquie actuelle, opérant une grande boucle de 1150 kilomètres, qui se termine dans la mer Noire. STUDIA HERCYNIA XXI/1, 15–24
16 STUDIA HERCYNIA XXI/1 L’HALYS DANS LE RÉCIT D’HÉRODOTE Tout d’abord, il convient de préciser que pour les auteurs modernes, c’est au terme de la guerre lydo -mède que les belligérants fixèrent leur frontière commune sur l’Halys.2 Néanmoins, Hérodote ne déclare pas que ce fut à l’occasion du pacte entre Alyatte et Astyage, vers 585 ACN, que le fleuve fut choisi pour matérialiser la ligne de séparation des royaumes lydien et mède. Reprenons d’abord les différentes mentions de l’Halys comme fleuve frontalier dans le récit d’Hérodote. La première mention intervient dès le chapitre I, 6: «[…] Crésus était de race lydienne, fils d’Alyatte, souverain des peuples habitant en deçà du fleuve Halys (τῶν ἐντός Ἅλυος ποταμοῦ), qui, coulant du midi entre les Syriens et les Paphlagoniens, débouche face au vent du Nord dans la mer appelée Pont -Euxin […]».3 Le fleuve sert donc ici de simple limite géographique: il fournit aux lecteurs une idée de la profondeur à l’empire lydien que les Grecs appréhendaient sur sa face occidentale, leur donnant ainsi une première idée sur son étendue sous le règne de Crésus. Il sert aussi de bornage ethnique: Hérodote relève que l’Halys séparait d’une part les Syriens de Cappadoce, 4 et d’autre part les Paphlagoniens. Une deuxième mention du fleuve suit au chapitre I, 28. On y apprend que: «[…] Par la suite, comme presque tous les peuples habitant en deçà du fleuve Halys (τῶν ἐντός Ἅλυος ποταμοῦ) avaient été subjugués;– excepté les Ciliciens et les Lyciens, Crésus avait subjugué effectivement et tenait en sa sujétion tous les autres; ce sont les Lydiens, Phrygiens, Mysiens, Mariandyniens, Chalybes, Paphlagoniens, Thraces Thyniens et Thraces Bithyniens, Cariens, Ioniens, Doriens, Éoliens, Pamphyliens[…] ».5 Une troisième mention de l’Halys se rencontre au chapitre I, 72 avant le départ de Crésus en campagne au cœur de l’Anatolie: «[…] Car la frontière (οὖρος) de l’empire des Mèdes et de l’empire lydien était formée par le fleuve Halys. Venant d’une montagne d’Arménie, l’Halys coule à travers le pays des Ciliciens; poursuivant son cours, il ales Matiènes à droite, de l’autre côté les Phrygiens; ces peuples dépassés, remontant face au vent du Nord, il délimite d’une part les Syriens -Cappadociens et à gauche les Paphlagoniens. Ainsi le fleuve Halys sépare du continent presque toutes les contrées de l’Asie inférieure, depuis la mer qui est en face de Chypre jusqu’au Pont Euxin. 2 C’est une vieille tradition remontant déjà à Radet : Radet 1893, 203–204. Voir plus récemment Summers 1999 et Roosevelt 2009, 25–26. 3 «Κροῖσος ἦν Λυδὸς μὲν γένος, παῖς δὲ Ἀλυάττεω, τύραννος δὲ ἐθνέων τῶν ἐντός Ἅλυος ποταμοῦ, ὃς ῥέων ἀπὸ μεσαμβρίης μεταξὺ Συρίων τε καὶ Παφλαγόνων ἐξιεῖ πρὸς βορέην ἄνεμον ἐς τὸν Εὔξεινον καλεόμενον πόντον» (Hérodote I, 6). 4 Les mêmes que l’on retrouvera dans la région de Ptérie. Voir Hérodote I, 76. 5 « Χρόνου δὲ ἐπιγινομένου καὶ κατεστραμμένων σχεδὸν πάντων τῶν ἐντὸς Ἅλυος ποταμοῦ οἰκημένων· πλὴν γὰρ Κιλίκων καὶ Λυκίων τοὺς ἄλλους πάντας ὑπ᾽ ἑωυτῷ εἶχε καταστρεψάμενος ὁ Κροῖσος. Εἰσὶ δὲ οἵδε, Λυδοί, Φρύγες, Μυσοί, Μαριανδυνοί, Χάλυβες, Παφλαγόνες, Θρήικες οἱ Θυνοί τε καὶ Βιθυνοί, Κᾶρες, Ἴωνες, Δωριέες, Αἰολέες, Πάμφυλοι κατεστραμμένων δὲ τούτων καὶ προσεπικτωμένου Κροίσου Λυδοῖσι ». Hérodote I, 28.
17KEVIN LELOUX Là est la partie la plus étroite (αὐχὴν) de tout ce pays; un homme alerte met cinq journées à faire le trajet[…]».6 Voici donc la seule mention où l’Halys marque la frontière entre l’empire mède et l’empire lydien. Néanmoins, ce passage mérite que l’on s’y attarde. En effet, si l’on compare le cours de l’Halys décrit par Hérodote avec celui du Kizilirmak aujourd’hui (Fig. 1), nous constatons que la description qui nous en est faite est assez problématique. Fig. 1: Cours actuel de l’Halys/Kizilir‑ mak (DAO K. Leloux). En lisant Hérodote, on est conduit à envisager que le fleuve coupait toute la péninsule anatolienne, du nord au sud, en deux parties, délimitant ainsi par la même occasion une Asie inférieure et une Asie supérieure (Fig. 2).7 Or, si l’on considère une carte moderne, on constate sans peine que cette vision de l’historien est erronée, puisque le cours du Kizilirmak se cantonne dans la moitié nord de la péninsule anatolienne et qu’en aucun moment le fleuve ne pénètre autant dans le sud anatolien que le laisse croire Hérodote. L’historien nous fournit lui -même la preuve que sa vision de l’Halys est erronée : il écrit qu’il coulait à travers la Cilicie (διὰ Κιλίκων). Or, contrairement à ce que pense Ph. Legrand qui voit dans cette information l’existence passée d’une grande Cilicie (en regard de ce qu’elle fut par la suite), nous sommes d’avis qu’en réalité, Hérodote imaginait la péninsule anatolienne beaucoup plus étroite qu’elle n’est. En témoigne le mot αὐχὴν (littéralement «le cou», «la gorge») qu’il utilise pour qualifier l’espace terrestre compris entre Sinope et la mer en face de Chypre. 6 « Ὁ γὰρ οὖρος ἦν τῆς τε Μηδικῆς ἀρχῆς καὶ τῆς Λυδικῆς ὁ Ἅλυς ποταμός, ὃς ῥέει ἐξ Ἀρμενίου ὄρεος διὰ Κιλίκων, μετὰ δὲ Ματιηνοὺς μὲν ἐν δεξιῇ ἔχει ῥέων, ἐκ δὲ τοῦ ἑτέρου Φρύγας· παραμειβόμενος δὲ τούτους καὶ ῥέων ἄνω πρὸς βορέην ἄνεμον ἔνθεν μὲν Συρίους Καππαδόκας ἀπέργει, ἐξ εὐωνύμου δὲ Παφλαγόνας. οὕτω ὁ Ἅλυς ποταμὸς ἀποτάμνει σχεδὸν πάντα τῆς Ἀσίης τὰ κάτω ἐκ θαλάσσης τῆς ἀντίον Κύπρου ἐς τὸν Εὔξεινον πόντον. Ἔστι δὲ αὐχὴν οὗτος τῆς χώρης ταύτης ἁπάσης· μῆκος ὁδοῦ εὐζώνῳ ἀνδρὶ πέντε ἡμέραι ἀναισιμοῦνται» (Hérodote I, 72). 7 «ὁ Ἅλυς ποταμὸς ἀποτάμνει σχεδὸν πάντα τῆς Ἀσίης τὰ κάτω» (Hérodote I, 72).
18 STUDIA HERCYNIA XXI/1 Fig. 2: Cours de l’Halys selon Hérodote (DAO K. Leloux). Avec cette représentation d’une Asie mineure en forme d’étroite péninsule, on comprend sans difficulté que pour Hérodote, «un homme alerte met cinq journées à faire le trajet».8 Il faut donc s’écarter de l’opinion de Legrand qui voyait plutôt cette distance parcourue en cinq jours par des courriers à pied se relayant.9 On trouve un écho de cette vision étriquée de la péninsule asiatique chez Strabon qui lui même est influencé par Hérodote (Rollinger 2003, 312, note 116). Le géographe qualifie d’«isthme» l’espace terrestre compris entre Sinope et le golfe d’Issos.10 Ces précisions permettent ainsi de constater que les Anciens percevaient la Cappadoce comme une presqu’île. Fort de ces constatations, revenons à la description du cours de l’Halys par Hérodote. L’historien stipule que le fleuve, prenant sa source en Arménie, «coule à travers le pays des Ciliciens». Or s’il perçoit la Cappadoce comme étant une presqu’île avec un goulot d’étranglement au niveau de la ligne Sinope et d’Issos, la Cilicie se situerait donc plus au nord qu’en réalité. Ainsi, il ne faut pas envisager que le cours de l’Halys s’écoulait sensiblement plus au sud qu’à 8 Cette information se retrouve également dans son livre II. Hérodote II, 34. 9 Legrand 1932, 75, note 5. Mais notons que la distance actuelle de la ville de Sinope à Mersin est de 850 kilomètres par la route et de 580 kilomètres à vol d’oiseau. Si on prend 6 km/h comme la vitesse moyenne de la marche à pied, les relais pédestres auraient parcouru 144 kilomètres par jour et ainsi 720 kilomètres au bout de 5 jours de marche. Ces simples calculs ne tiennent pas compte des aspérités du terrain. Dans notre cas, Hérodote ne qualifie pas «l’homme alerte» d’ημεροδρόμος. L’historien utilise ce terme afin de désigner Phidipiddès, courrier à pied de profession. Phidipiddès parcourut la distance reliant Sparte à Athènes : soit environ 240 kilomètres en moins de quarante -huit heures (Hérodote VI, 105–106). Dans ce cas, la distance entre Tarse et Sinope aurait pu être parcourue par cinq hémérodromes se relayant. Cependant, Hérodote mentionne simplement εὐζώνῳ ἀνδρὶ(homme alerte). 10 « […] La Cappadoce figure proprement l’isthme d’une grande presqu’île, isthme resserré (σφιγγόμενος), entre deux mers, à savoir la partie de la Mer [Intérieure] qui forme le golfe d’Issus et se prolonge jusqu’à la Cilicie Trachée et la partie du Pont -Euxin qui s’étend de Sinope à la côte des Tibaréni. La presqu’île embrasse toute la région située à l’ouest de la Cappadoce, laquelle n’est autre que la région en dedans de l’Halys d’Hérodote, puisqu’elle appartenait en entier au roi Crésus et qu’Hérodote appelle ce prince le tyran des nations comprises en dedans de l’Halys […] » (Strabon XII, 1.3). Voir également Strabon XIV, 5.22.
19KEVIN LELOUX l’heure actuelle– chose difficile– ni d’ailleurs qu’Hérodote avait totalement tort.11 En effet, si on suit la trajectoire du cours du fleuve telle que nous la propose l’homme d’Halicarnasse tout en ayant à l’esprit sa vision de la péninsule, on comprend sans peine que pour lui, l’Halys séparait plutôt en deux l’Asie inférieure(τῆς Ἀσίης τὰ κάτω) et l’Asie supérieure(τῆς Ἀσίης τὰ ἄνω) (Fig. 3). Par conséquent, pour Hérodote, le fleuve s’imposait comme une frontière naturelle séparant deux zones géographiques distinctes. C’était par la même occasion une «frontière à franchir» si on voulait passer d’une zone à l’autre (Rollinger 2003, 311–313). Quoi qu’il en soit, ces considérations prouvent, que la connaissance qu’avait Hérodote de la topographie de l’intérieur de l’Anatolie et notamment du cours de l’Halys était très rudimentaire (Rollinger 2003, 307). Fig. 3: Vision de l’Anatolie et du cours de l’Halys selon Hérodote (DAO K. Leloux). Cette conclusion vaut tout autant en ce qui concerne la prétendue séparation ethnique que matérialiserait le fleuve. En effet, en considérant que les Phrygiens vivaient à gauche de l’Halys, comme l’expose Hérodote, comment expliquer que Ptérie (Kerkenes Dağ) (Fig. 1), qui se trouve à droite du fleuve, renvoie à la culture phrygienne (Summers 1997; 2000; 2014, 41–51)? On tient là un nouvel indice de la connaissance réduite de l’Anatolie qu’avait le père de l’Histoire. Sans doute que, par ces indications, Hérodote voulait juste donner un vague point de repère à ses lecteurs (et auditeurs) grecs afin qu’ils puissent localiser grossièrement les principaux peuples barbares impliqués.12 Ce point fait écho à ce que l’on observe par ailleurs: Hérodote accorde une place de choix à l’Halys dans sa lecture du monde, faisant du fleuve une portion de l’axe de symétrie qui, par la Cilicie et Sinope, relie l’embouchure de l’Istros au Delta du Nil (Hérodote II, 34; Gondicas– Boëldieu -Trévet 2005, 144–146). 11 Comme déjà dit plus haut, mieux vaut écarter de l’hypothèse d’une antique grande Cilicie. 12 Nous pouvons rapprocher cette idée avec la traduction deκατὰ Σινώπην utilisé par Hérodote pour localiser la ville de Ptérie (Hérodote I, 76). En effet, il apparaît que κατὰ Σινώπην doit être traduit non pas par «à peu près vers la ville de Sinope», mais par «en -dessous de Sinope», et avec une touche d’anachronisme «sur le même méridien que Sinope» (variante de traduction était déjà proposée par Stefan Przeworski: Przeworski 1929, 312–315. Reprise ensuite par Kurt Bittel: Bittel 1970, 156; Geoffrey Summers: Summers 1997, 88; et Dan 2009, 69–71). Par conséquent, cela tendrait à démontrer qu’Hérodote utilisait des points de repères connus des Grecs afin de situer des lieux à l’intérieur des terres.
20 STUDIA HERCYNIA XXI/1 Si on doit bien admettre que ce fleuve, qui nous est présenté dans l’Enquête comme une ligne de partage ethnique et géographique, n’est en réalité sans doute guère davantage qu’un point de repère mal assuré livré aux Grecs, que faut -il penser de l’Halys lorsqu’il est qualifié de frontière politique? Tout d’abord, il faut noter qu’Hérodote ne fournit aucune explication sur le choix de ce fleuve comme frontière entre les domaines (ἀρχῆς) mède et lydien. Lorsqu’il relate la guerre lydo -mède et qu’il déclare par la même occasion que «la frontière de l’empire des Mèdes et de l’empire lydien était formée par le fleuve Halys» (Hérodote I, 72), c’est simplement pour rappeler comment Astyage était devenu le beau -frère de Crésus et expliquer que si le riche roi lydien marchait contre Cyrus en Cappadoce, c’était dans le but de venger son beau -frère déchu. Nous sommes donc relativement éloignés d’un discours de géopolitique. Nous apprenons au mieux d’Hérodote qu’au moment où Crésus passa à l’attaque, le fleuve faisait office de frontière. Pour Robert Rollinger, cette frontière lydo -mède mentionnée par Hérodote serait un anachronisme. En réalité, le père de l’Histoire aurait projeté au VIe siècle les frontières administratives des satrapies en place au Ve siècle ACN.13 En revanche, pour Christopher Tuplin (Tuplin 2004, 238), qui revient sur les dires de R. Rollinger, l’Halys pouvait bien être malgré tout une «frontière» à franchir. Pour lui, en pénétrant en Anatolie depuis l’Urartu le long de la route Erzican -Sivaz (que les Mèdes auraient pu emprunter) il faut franchir ce fleuve pour se rendre en Lydie. De même ceux se dirigeant vers l’ouest à partir de la route urartéenne Van–Elazig, auraient pu, après avoir traversé les montagnes aux alentours de Kayseri, avoir entendu parler d’un fleuve coulant vers le nord, et l’auraient considéré comme une étape lors d’un voyage vers la Lydie (Tuplin 2004, 238).14 De notre côté, on ne peut exclure l’idée qu’Hérodote s’est cru autorisé ici à faire coïncider sa frontière géographique séparant, en Asie mineure, l’Asie inférieure de l’Asie supérieure avec frontière proprement politique.15 Mais comme sa vision géographique de la Cappadoce est totalement biaisée, il peut s’agir de la part d’Hérodote d’une projection dans le passé, et la frontière politique de l’Halys séparant la Médie de la Lydie dès Kyaxare n’est alors qu’une déduction hâtive faite par un Hérodote peu au fait des réalités géographiques de l’intérieur anatolien. En effet, dans ses Histoires, il mentionne par deux fois la traversée de l’Halys par des troupes armées: le premier franchissement est mis à l’actif de Crésus lors de son expédition vers la Ptérie,16 le deuxième est accompli par les troupes de Xerxès dans sa marche sur la Grèce (Hérodote VII, 26). À voir de plus près, il semble essentiel de noter qu’Hérodote savait par la tradition combien chacune de deux traversées de l’Halys avait apporté aux Grecs son lot de malheurs. Le premier passage, par Crésus, préfigurait sa défaite en Ptérie, qui elle -même annonçait sa chute, entrainant la campagne d’annexion des cités grecques par Harpage, général de Cyrus, qui causa de nombreux morts dans le camp grec (Hérodote I, 162–176). La seconde évoquait la campagne de Xerxès en Grèce lors de la deuxième guerre médique. En d’autres termes, chez Hérodote, 13 Rollinger 2003, 309 et 312. Ce qui est assez troublant, d’autant plus que cette frontière de l’Halys est la seule frontière précise donnée par Hérodote au sujet de l’empire mède. 14 Mais cela ne faisait pas du fleuve une frontière politique, tout au mieux un obstacle à franchir, ce que l’on peut réaliser à l’heure actuelle près de la ville de Kirikkale. 15 Lorsqu’Hérodote traite de l’histoire des Mèdes, il déclare que Kyaxare avait « réuni autour de lui toute l’Asie au -dessus du fleuve Halys » (Hérodote I, 103). Si cette affirmation était fondée, elle tendrait à prouver que l’historien abien fait de l’Halys une frontière politique mise en place dès Kyaxare. 16 Hérodote I, 75–76. Puis il faut comprendre également que l’Halys aété franchi par les troupes de Cyrus lorsque le roi perse poursuivait Crésus dans sa retraite vers Sardes.
21KEVIN LELOUX chaque fois que ce fleuve fut franchi par des troupes armées, celui qui avait pris l’initiative de l’expédition avait subi une défaite cruelle: Crésus en Ptérie (préfigurant la chute de Sardes) et Xerxès à Salamine et Platées. On constate donc que, dans l’Enquête, franchir l’Halys avec des troupes armées constitue un acte fatal pour celui qui s’y risque. Par ailleurs chez Hérodote toujours, franchir les bornes naturelles entre deux empires, ou deux continents, s’apparente à un acte de démesure (ὕβρις): c’est une offense envers la nature, contrecarrer la volonté des dieux.17 On trouve déjà plus tôt dans la littérature, dès 472 ACN,cette idée d’acte d’ὕβρις exprimée dans Les Perses d’Éschyle: le fantôme de Darius condamne Xerxès qui avait «fermé» l’Hellespont en édifiant un pont afin de passer en Europe (Éschyle, Les Perses, v. 720–740). Plus loin dans la même pièce, le fantôme de Darius poursuit en déclarant que ce sont bien les dieux qui se sont vengés de son geste hybristique en provoquant sa perte à Salamine (Éschyle, Les Perses, v. 739–752). Mieux encore, Éschyle évoque lui -même le franchissement de l’Halys lorsque le chœur déclame tous les accroissements territoriaux de Darius Ier; ainsi le chœur chante -t-il: «[…] Combien il apris de villes, sans traverser même le fleuve Halys, sans sortir de son palais! Ainsi succombèrent les villes maritimes de la Thrace, le long des bords du golfe Strymonien[…]».18 Cette citation d’Éschyle illustre combien dans Les Perses, traverser de manière hostile des frontières maritimes et fluviales s’apparente à un acte d’ὕβρις; et ici le tragique avoulu souligner que Darius avait réussi à conquérir et à garder de nombreuses villes (même grecques) sans traverser l’Halys en personne, signifiant par là que le roi des Perses était resté dans les limites de son royaume. S’emparer de territoires sans quitter son palais avait permis à Darius de passer pour un roi très puissant (Broadhead 1960, 216–217; Rosenbloom 2006, 117). Cette mention apparaît lourde de signification: le roi des Perses avait réussi à accroître son territoire sans commettre lui -même un acte de sacrilège, une offense envers les dieux, franchir l’Halys. Ceci dit, on sait par le même Hérodote que Darius avait lui aussi franchi autrefois l’Hellespont, sur un pont de bateaux construit par Mandroclès de Samos, afin de passer en Europe pour combattre les Scythes. On sait aussi que le roi perse avait également traversé l’Istros (Danube) à l’aide d’un pont fabriqué par les Ioniens (Hérodote IV, 87–89). Ainsi, lorsque Darius fustige les actions de son fils Xerxès dans Les Perses, il le condamne pour des actions qu’il alui -même commises. C’est ici l’illustration d’un procédé proprement tragique qui veut que le public d’Éschyle fasse fi de ses connaissances et accepte les condamnations de Darius comme le propre message du dramaturge. Par ailleurs, le public peut remarquer que l’histoire des liens de parenté de Darius et de l’impérialisme perse, mettant en scène de pères nommés et de fils anonymes, cherche à nier une tragédie de succession. D’un autre côté, le personnage de Darius permet au public de 17 «[…] Il passaggio di un confine tra due imperi ocontinenti è considerato da Erodoto come un atto di trasgressione morale (ὕβρις), in quanto prevarica ilimiti della μοῖρα assegnata all’uomo dalla divinità. Creso prefigura quindi Ciro (passagio dell’Arasse: I, 205, 2 sgg.), Dario (il Danubio), Serse (l’Ellesponto), Mardonio (l’Asopo.[…]). ». Asheri 1988, 316. 18 « Ὅσσας δ’ εἷλε πόλεις πόρον οὐ διαβὰς Ἅλυος ποταμοῖο, οὐδ’ ἀφ’ ἑστίας συθείς, οἷαι Στρυμονίου πελάγους Ἀχελωίδες εἰσὶ πάροικοι Θρῃκίων ἐπαύλων» (Éschyle, Les Perses, v. 864–870).
22 STUDIA HERCYNIA XXI/1 se rendre compte de l’étendue de l’Empire perse lors de l’expédition de son fils (Rosenbloom 2006, 102–103). Quoi qu’il en soit, Darius, en traversant l’Hellespont et l’Istros alui aussi été puni par les dieux de cet acte d’ὕβρις puisqu’il adû se replier en Asie sans parvenir à vaincre les Scythes (Hérodote IV, 134–140). Nous avons une fois de plus un bel exemple chez Hérodote d’une défaite suite du franchissement «démesuré» d’une borne naturelle. En ce qui concerne Crésus, lors de sa marche vers Ptérie pour affronter Cyrus, le roi lydien ne se contenta pas de simplement franchir l’Halys. Sur les conseils de Thalès de Milet, les troupes lydiennes se seraient autorisées à creuser un canal afin de détourner le lit du fleuve (Hérodote I, 75). Ce geste, pour l’historien d’Halicarnasse, s’apparentait également à un acte de démesure, une offense faite à la nature.19 Sur ces constatations, on peut affirmer qu’en franchissant le fleuve Halys, Crésus aposé le «geste fou» qui apoussé les dieux à le sanctionner en hâtant sa défaite. À moins qu’il n’ait appartenu encore de son temps au sens commun, Hérodote adû prendre à son compte ce thème cher aux tragiques d’un acte hybristique déclencheur de conséquences dramatiques.20 Il fallait trouver dans la conduite de Crésus un acte propre à provoquer les dieux qui décideraient de sa chute. Le passage de l’Halys est le mobile retenu: Hérodote aurait donc convenu que ce fleuve marquait la transition entre l’empire lydien et la Médie. Par conséquent, le dernier Mermnade se devait de franchir le fleuve afin de passer en Cappadoce pour affronter Cyrus et venger son beau -frère. Cette mention du fleuve en tant que «frontière» dans les Histoires constitue donc à tout le moins une lecture «moralisante», opérée dans une entreprise historisante par un Hérodote très tributaire des tragiques attiques, tant pour la forme que pour le fond. Comme dans plusieurs autres épisodes de la vie de Crésus, on ne peut s’empêcher d’envisager un emprunt à une trilogie perdue mettant en scène les Mermnades (Segal 1971, 39–51; Laurot 1995, 95–103; Taplin 1997, 71; Saïd 2002, 117–147). Concernant l’endroit où ce fleuve aurait été franchi par les troupes de Crésus lors de sa marche vers la Cappadoce avant de se mesurer à Cyrus en Ptérie (Hérodote I, 75), il semblerait que malgré les différentes hypothèses quant au tracé suivi par la future route royale perse qu’aurait empruntée le roi de Lydie,21 le fleuve Halys était franchi à la hauteur de Kirikkale (où passe l’autoroute moderne reliant Ankara à Sivas). La route royale perse après le franchissement du fleuve continuait sa route vers Suse en passant par Ptérie (Dusinberre 2003, 15–16). Mais la découverte récente d’un karstologue français invite à la prudence tout en fournissant 19 Asherietal. 2007, 136. On peut rapprocher ce passage avec le chapitre 174 du livre Id’Hérodote lorsque les Cnidiens ont voulu creuser un canal afin de faire de leur pays une île et qu’après avoir consultée la Pythie car ces travaux causaient de nombreux accidents, cette dernière déclara qu’ils devaient arrêter car «Zeus, s’il l’avait voulu, aurait bien, de votre pays, fait une île» (Hérodote I, 174). La même hypothèse peut être émise pour le creusement du canal du mont Athos par Xerxès (Hérodote VII, 22–24). L’historien déclare que le roi perse ordonna cette entreprise par orgueil (μεγαλοφροσύνης) et pour montrer sa puissance. Peu après la fin des travaux, Artachéès, qui avait été en charge du percement du canal, mourut de maladie. Sa mort fut considérée comme un grand malheur par Xerxès (Hérodote VII, 117–118). 20 Puisque l’on remarque que chez Hérodote aussi, tous ceux qui ont franchi un fleuve en ont subi les conséquences: Crésus, Cyrus, Darius, Xerxès et Mardonios. 21 David French, en soumettant une autre traduction des termesδιεκπερᾶν etδιαβάντες dans la description que fait Hérodote de la route royale (Hérodote V, 52 et VII, 26),propose un tracé selon lequel cette route franchit pas l’Halys mais longe son cours (French 1998, 15–43). Mais en réalité, il s’avère que sa vision du tracé de la route royale est basée sur une traduction erronée de sa part et que la voie royale traversait effectivement le fleuve Halys (Tuplin 2004, 245–246).
23KEVIN LELOUX des éléments inespérés jusqu’ici: une cavité artificielle aurait permis aux troupes de Crésus de franchir le Kizilirmak (Gilli 2013, 276–282). À ce que l’on en sait, ce tunnel aurait été creusé avant le règne de Crésus et le roi lydien aurait profité de son existence pour franchir le fleuve. Par ailleurs, cette découverte rappelle le tunnel d’Eupalinos à Samos, décrit par Hérodote (Hérodote III, 60), aqueduc souterrain de 1036 mètres de long, creusé à travers le mont Kastro, au VIe siècle ACN grâce à l’ingénieur Eupalinos de Mégare, sous le règne de Polycrate (Kiensast 1995; Apostol 2004, 30–40). CONCLUSIONS On conviendra qu’appréhender l’Halys en tant que frontière ou ligne de partage géographique, ethnique et politique –des aspects fortement imbriqués– soulève de nombreux problèmes. En effet, le fleuve en tant que frontière géographique n’est guère envisageable dans la mesure où la vision qu’avait Hérodote de l’Anatolie était biaisée. Du point de vue ethnique, l’Halys ne constituait pas davantage une frontière pour les peuples, au mieux elle pouvait fournir un point de repère pour des Grecs mal informés sur ceux qui occupaient l’intérieur de la péninsule anatolienne. Enfin, comme frontière politique, nous avons remarqué que cette mention atoutes les chances d’être une interprétation à attribuer à Hérodote qui aurait transcrit en termes géopolitiques l’explication à la fin tragique de Crésus que des tragédies attiques avaient mis en scène pour le public athénien. Il est par conséquent de notre avis que l’Halys ne marquait pas encore contractuellement la «frontière» politique entre le royaume lydien et la Médie lorsque Crésus la franchit. Il faudrait probablement reporter cette bande frontalière un peu plus à l’est, là où se terminait le territoire phrygien. Quoi qu’il en soit, nous ignorons l’endroit exact où se situait cette zone qui mettait en contact la Médie et la Lydie, encore moins son aspect physique, et nous ne savons pas davantage quand cette «frontière» apu se concrétiser, ni sous quelle forme. Hérodote restant silencieux sur ce sujet, seule l’archéologie est susceptible d’éclairer le débat. En fait, il est fort probable qu’une ligne de partage entre les deux puissances anatoliennes ait été envisagée lors du traité conclu entre Alyatte et Astyage après la «bataille de l’éclipse», mais il ne s’agit là que d’une simple hypothèse. BIBLIOGRAPHIE Éschyle, Les Perses = Éschyle, TragédiesI. Les Suppliantes– Les Perses– Les Septs contre Thèbes– Prométhée enchaîné. Texte établi et traduit par Paul Mazon. Paris, Les Belles Lettres, 1920. Hérodote = Hérodote, Histoires. Texte établi et traduit par P.E. Legrand. Paris, Les Belles Lettres, 1932–1955. Strabon = Strabon, Geographie, Livre XII, Asie Mineure. Texte établi et traduit par F. Lasserre. Paris, Les Belles Lettres, 1981. = The Geography of Strabo, Books XIII–XIV. Texte traduit par H.L. Jones. Loeb Classical Library. London– Cambridge MA, 1960. Apostol, T.A. 2004: The Tunnel Of Samos. Engineering & Science 1, 30–40. Asheri, D. 1988: Testo e commentari. In: Erodoto. Le StorieI. LibroI. La Lidia e la Persia. Milano. Asheri, D.– Lloyd, A.– Corcella, A. 2007: ACommentary on Herodotus. Books I–IV. Oxford. Bittel, K. 1970: Hattusa. The Capital of the Hittites. New York.