Le rôle de l’intertextualité dans la construction de l’événement médiatique Alicja Jaworska [Université de Varsovie] Le présent article touchera au problème de la circulation des dires dans le discours de presse. En effet, la présence de différents discours au sein du discours médiatique est bien manifeste: les journalistes non seulement citent les paroles des acteurs de la vie socio-politique, mais aussi se réfèrent constamment à des textes antérieurs. Pourtant, ces références ne sont pas toujours explicites et exactes, nous pouvons donc avoir à faire aussi bien à l’intertexte qu’à l’interdiscours. Cette distinction sur le plan théorique, paraissant artificielle, peut s’avérer pertinente, ce que nous essayerons de démontrer. Notre objectif majeur est de présenter les différentes marques d’intertextualité et d’interdiscursivité dans les articles de la presse française nationale ainsi que de démontrer comment la circulation du déjà-dit contribue à la construction du sens social d’un événement médiatique. À cet effet, nous allons analyser plusieurs extraits de 34 articles parus entre le 16 octobre et le 31 décembre 2013 sur les sites des deux principaux quotidiens nationaux français, Le Figaro (LF) et Le Monde (LM), concernant le sujet des manifestations des «bonnets rouges» bretons en novembre 2013. L’ÉVÉNEMENT MÉDIATIQUE Dans notre approche, l’événement médiatique est une notion purement discursive et sa définition s’appuie sur le concept de moment discursif de Sophie Moirand1. Il s’agit d’un fait du monde réel qui devient par et dans les médias un «événement», et qui donne lieu à une abondante production médiatique dont il reste quelques traces à plus ou moins long terme. Ce qui nous intéresse donc, c’est la construction discursive qui crée l’événement dans l’esprit des lecteurs de la presse quotidienne et non la réalité. Pour donner un exemple récent, citons l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. C’est une sorte de titre, connu de tous, qui permet d’identifier l’événement. C’est son nom qui, comme le dit S. Moirand, en parlant du mot-événement, renvoie directement à l’événement et non à la signification primaire des mots employés. Autrement dit, ce nom se réfère à la mémoire des lecteurs de la presse concernant l’événement et 1 Moirand, S. Les discours de la presse quotidienne. Paris: PUF, 2007.
ALICJA JAwORSKA 285 construite par les discours. Selon Paul Siblot2 la nomination est une pratique à la fois sociale et linguistique: elle s’effectue toujours à partir de nos représentations et catégorisations et elle implique toujours une prise de position par rapport à l’objet nommé. Bien évidemment, les événements sont nommés par les médias, à force d’employer certains mots dans les discours entourant l’événement. C’est pourquoi nous pensons tous au même événement en entendant une expression. Selon le concept présent en sociologie de la communication, on défère la tâche de nommer les événements aux discours d’information.3 Mais cette pratique est bien sûr loin d’être innocente car en même temps, ces discours nous imposent une certaine vision du monde. Si ce n’est pas le cas de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, il suffit de comparer les expressions «le mariage homosexuel», «le mariage gay» et «le mariage pour tous». L’HÉTÉROGÉNÉITÉ DU DISCOURS DE PRESSE Il semble évident de parler de la construction s’il s’agit d’un événement médiatique car, comme le constate S. Moirand, la presse est par définition hétérogène. Elle est un lieu de rencontre de différents discours sur un sujet. En d’autres termes, chaque événement médiatique est construit à partir de plusieurs discours distincts, mis en circulation. Ces différents discours viennent de trois acteurs principaux que la presse quotidienne met en scène: les spécialistes, le public et le médiateur– qui se manifestent par leur manière de dire et surtout par la représentation de leurs dires. Nous avons donc à faire à une situation dialogique, bien qu’il ne s’agisse pas toujours d’un vrai dialogue entre les acteurs, donc de dialogisme interactionnel. S. Moirand distingue trois degrés de cette hétérogénéité, selon la visibilité du discours autre dans le discours présent. Dans le premier cas, nous avons affaire à l’hétérogénéité représentée— ou au dialogisme intertextuel. Le discours d’autrui est cité, constitue donc un intertexte. Mais, bien évidemment, certains discours antérieurs sont présents dans la presse de manière clandestine, c’est-à-dire que nous constatons la présence des différents discours, mais leurs limites ne sont pas marquées. Il s’agit donc plutôt d’allusions que de citations— et c’est justement la définition de l’interdiscours dans cette théorie. Nous pouvons donc parler, dans ce cas-là, d’hétérogénéité clandestine. L’hétérogénéité de troisième degré arrive quand le dialogisme est tout à fait masqué et plus rien n’indique le déjà-dit. Ce sont les mots qui portent la mémoire de leur histoire, c’est pourquoi ce type d’hétérogénéité (ou d’interdiscursivité), appelé suggéré, réside le plus souvent dans des mots ou des expressions singulières et qu’il peut être voulu par l’auteur ou fortuit. Ce qu’il faut souligner, c’est que tout énoncé, même repris, constitue un événement singulier, nouveau. Comme le remarque Robert Vion4, la reprise, qu’elle soit 2 Siblot, P. «Nomination et production de sens: le praxème», Langages, 31e année, nº127/1997, pp.38–55. 3 Kaufmann, L. «Les voies de la déférence. Sur la nature des concepts sociopolitiques», Langage et société, 2006/3 nº117, pp.89–116. 4 Vion, R. «Reprise et modes d’implication énonciative», La linguistique, 2006/2 nº42, pp.11–28.
286 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE réalisée sous forme de répétition ou de reformulation, est une nouvelle présentation d’un dit antérieur. Le rapporteur modifie inévitablement l’orientation de l’énoncé repris. En effet, il dispose toujours d’un point de vue qui peut ne pas être ouvertement exprimé, mais qui est toujours manifeste dans cette nouvelle présentation d’un dit antérieur. Cela signifie qu’il faut analyser séparément chaque énoncé qui constitue l’élément d’un événement médiatique. Le classement de l’hétérogénéité dans le discours de presse a permis à S. Moirand de définir la notion de mémoire interdiscursive médiatique, donc cette mémoire qui est construite par les discours entourant les événements médiatiques successifs. Autrement dit, quand on cite l’expression «mariage pour tous», c’est notre mémoire interdiscursive médiatique qui est activée, celle qui a été acquise au fil des discours concernant la législation du mariage homosexuel et qui fait partie de la mémoire collective. S. Moirand, nous l’avons bien vu, propose en même temps son idée de la distinction entre l’intertexte et l’interdiscours. LES REGARDS CROISÉS SUR L’INTERTEXTE ET L’INTERDISCOURS Selon Mikhaïl Bakhtine, l’auteur du concept de dialogisme5, cité par S. Moirand, il s’agit de l’orientation constitutive de tout énoncé vers des énoncés antérieurs et postérieurs. Cette relation est en elle-même double parce que tout énoncé est en relation avec d’autres énoncés tenus autrefois sur le même sujet (qui constituent donc son interdiscours) et avec les énoncés tenus par notre interlocuteur (qui entrent alors en interaction).6 Ce retour en arrière nous permet de mieux comprendre surtout l’interdiscursivité suggérée. Mais nous savons aussi que le concept de dialogisme a donné naissance à deux notions différentes, à savoir l’interdiscursivité et l’intertextualité. Deux notions qui sont d’ailleurs différemment entendues. À l’origine, le terme d’intertextualité a été introduit dans les études littéraires par Julia Kristeva pour décrire une propriété constitutive de tout texte. C’est aussi l’ensemble des relations explicites ou implicites qu’un texte ou un groupe de textes déterminé entretient avec d’autres textes.7 Dans l’analyse du discours, on a commencé à employer le terme d’interdiscursivité et ce, sous l’influence de Michel Pêcheux8. Il a défini l’interdiscours comme un domaine de mémoire caractérisé par un certain usage de la langue, par un système de genres discursifs et par un réservoir d’énoncés. Dans sa conception, l’interdiscours est en position sous-jacente aux discours, comme s’il en était la source, ou la structure profonde, et par conséquenttout discours est traversé par l’interdiscur5 Cf. Bakhtine, M. Problème de la poétique de Dostoïevski, Paris: Gallimard, 1929. 6 Brès, J. «Savoir de quoi on parle: dialogue, dialogal, dialogique; dialogisme, polyphonie…». In: Brès, J., Haillet, P., Mellet, S., H. Nølke, H., Rosier, L. Dialogisme et polyphonie. Approches linguistiques. Bruxelles: Duculot, 2005, pp.47–61. 7 Charaudeau, P., Maingueneau, D. (dir.) Dictionnaire d’analyse du discours. Paris: Seuil, 2002. 8 Pêcheux, M. L’inquiétude du discours: textes choisis et présentés par D. Maldidier. Paris: Editions des Cendres, 1990.
ALICJA JAwORSKA 287 sivité. Pourtant, les deux notions ont été revues par différents chercheurs et les limites entre elles ne peuvent pas être déterminées. Pour Jean Michel Adam9, l’intertextualité est la relation entre un énoncé appartenant à un texte X et un autre énoncé provenant d’un texte Y et dont nous pouvons parler s’il y a des indices textuels. Cela s’oppose à l’interdiscursivité où une composante discursive est non localisable. De plus, il s’agit là plutôt d’une relation à un genre de discours, à une famille de textes, à une pratique discursive. Bref, ce sont des liens entre un discours et un ensemble de discours. Patrick Charaudeau10 voit cette distinction de la même manière. Par contre, Marie Anne Paveau11constate que les deux notions se substituent l’une à l’autre. Elle a retracé leurs itinéraires pour conclure que les objets «discours» et «texte» sont les résultats de deux regards scientifiques distincts sur la même réalité empirique. La notion d’interdiscours n’est cependant pas universelle, selon elle, à cause de son contexte freudo-culiolo-althusserien. Apparemment, la notion d’intertextualité, quelle que soit sa définition, n’épuise pas le champ de tous les liens entre les énoncés qu’on peut trouver dans les textes de presse. Et puisque la presse est par définition hétérogène, tous les rapports entretenus par les énoncés sont fondamentaux pour la construction d’un événement médiatique. Dans notre approche, nous pouvons parler de l’intertextualité si nous avons affaire au rapport d’un énoncé à un autre énoncé, bien concret et singulier. Cela veut dire qu’on peut indiquer incontestablement la source d’un discours autre au sein du discours présent. S’il s’agit des critères, ce seraient non seulement des indices textuels, mais surtout le sens de l’énoncé confirmé par les mots employés. En effet, parmi les marques d’intertextualité, on trouvera aussi bien les citations, donc les répétitions, que les reformulations des dits antérieurs. Nous tenons par ailleurs à souligner que l’opposition discours-texte n’est pas importante ici. Par contre, l’interdiscours est pour nous un discours autre dont on ne peut pas trouver la source exacte. Et cela pour deux raisons principales: soit on se réfère à un ensemble de discours, soit on puise ces dires, ou de simples mots, dans la mémoire interdiscursive. Ce qui est essentiel, c’est le sentiment de déjà-dit, l’effet de source multiple, ou bien le phénomène des mots interdiscursifs, donc ceux qui portent en eux-mêmes la mémoire de leur histoire. LES MARQUES D’INTERTEXTUALITÉ Nous voudrions montrer ces dissemblances à l’exemple des textes concernant les ma9 Adam, J.-M. «Intertextualité et interdiscours: filiations et contextualisation de concepts hétérogènes», TRANEL (Interdiscours et intertextualité dans les médias), nº44/2006, pp.39–55. 10 Charaudeau, P., Maingueneau, D. (dir.) Dictionnaire d’analyse du discours. Paris: Seuil, 2002. 11 Paveau, M.-A. «Interdiscours et intertexte. Généalogie scientifique d’une paire de faux jumeaux». In Ablali, D., Kastberg Sjöblom, M. (dir.). Linguistique et littérature: Cluny, 40 ans après. Besançon: Presses universitaires de France-Comté, 2010, pp.93–105.
288 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE nifestations des «bonnets rouges» bretons en novembre 2013. À l’origine de ces manifestations était le refus de la part des agriculteurs et des transporteurs bretons, appelés «bonnets rouges», de la mise en fonctionnement de l’écotaxe poids lourds. Cette protestation s’est traduite par deux grands rassemblements, le 2 et le 30 novembre 2013, et s’est transformée par la suite en débat autour du problème de l’emploi en Bretagne et de celui de l’autonomie de la région. En conséquence, l’introduction de la nouvelle taxe a été suspendue et le gouvernement a dû préparer un programme d’aide pour la Bretagne. Notre corpus a permis de dégager trois marques d’intertextualité. Ce sont tout d’abord des citations de toutes sortes. Il peut s’agir d’un énoncé rapporté en entier (EX1) ou bien d’un fragment de phrase (EX2). (EX1) «La Bretagne est une région périphérique, où les distances pèsent plus lourd qu’ailleurs», a reconnu Jean-Marc Ayrault, à l’issue d’une réunion de crise. (LF 16/10/2013, En Bretagne, l’écotaxe poids lourds suscite aussi la colère) (EX2) Au sortir du Conseil des ministres, Jean-Marc Ayrault a rejeté la provocation bretonne en jugeant que l’ultimatum n’était pas «une bonne méthode». (LF 7/11/2013, Les «bonnets rouges» prévoient de nouvelles actions en Bretagne) Dans le cas du discours direct (EX1 et EX2), nous avons affaire à l’hétérogénéité représentée car les indices textuels sont nets. Nous avons les guillemets qui marquent la distance et la source du dit bien indiquée; nous sommes donc renvoyés aux paroles de l’autre déterminées. C’est aussi le cas du discours indirect (EX3). (EX3) Le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a en effet annoncé mardi la suspension de la mise en place de l’écotaxe pour laisser place au dialogue sur cette mesure fiscale controversée qui a provoqué une levée de boucliers, notamment en Bretagne. (LF 29/10/2013, Ayrault suspend l’application de l’écotaxe dans toute la France) La seule différence réside dans l’absence des guillemets, ce qui, suivant notre approche, ne change rien. Les citations servent bien sûr à rapporter l’opinion de l’autre et, par conséquent, objectiviser et authentifier le texte. Pourtant, nous tenons à rappeler ce que R. Vion a dit à propos de la modification de l’orientation du discours de l’autre apparu au sein du discours du locuteur-rapporteur. On note aussi parmi les marques d’intertextualité le rappel des paroles de l’autre. L’exemple suivant (EX4) contient la reprise des paroles du premier ministre présentéesprécédemment. (EX4) Les «bonnets rouges» ne se satisfont pas de l’annonce, le 29 octobre par Jean-Marc Ayrault, de la «suspension» de l’écotaxe, dont le but est de faire payer un impôt aux poids lourds selon les kilomètres parcourus. Ils exigent une suppression pure et simple— ou une exemption pour la Bretagne. (LM 5/11/2013, Ecotaxe: l’ultimatum des «bonnets rouges» au gouvernement)
ALICJA JAwORSKA 289 Les paroles sont ici reformulées et résumées, mais on n’a aucune doute sur leur source. Pour renforcer l’effet d’authenticité, certains mots isolés sont marqués par les guillemets. Ainsi, l’auteur de l’article s’en distancie. Il est cependant intéressant de noter que, par exemple, S. Moirand traite ce type de référence d’interdiscours, mais pour nous une référence sans équivoque est décisive. Sur le plan formel, il s’agit là d’un retour au même élément de l’événement, ce qui souligne son importance et le gravefortement dans la mémoire collective. Enfin, la presse a tendance à rappeler ses propres textes. C’est aussi un exemple d’intertextualité, à condition qu’on puisse désigner le texte précis auquel on se réfère. C’est le cas de l’exemple suivant (EX5) où nous avons affaire à des reprises d’idées et de certains mots. (EX5) Après un week-end marqué par des affrontements violents entre manifestants, opposés à la taxe sur les poids-lourds, et forces de l’ordre, le premier ministre affirmait lundi vouloir «recréer les conditions du dialogue» alors que les opposants à cette mesure votée en 2009 demandent sa suppression pure et simple. (LM 29/10/2013, Le gouvernement tente de déminer le dossier explosif de l’écotaxe) L’homme a eu la main arrachée par une «grenade dite explosive» lors de scènes s’apparentant à de la guérilla entre manifestants et gendarmes autour de ce portique situé dans le Finistère. (…) Les affrontements ont fait neuf blessés au total, deux légers et un grave du côté des manifestants et six légers du côté des forces de l’ordre. (LM 26/10/2013, Ecotaxe: enquête judiciaire après la grave blessure d’un manifestant) Notamment, le qualificatif «violent» est un commentaire du journaliste qui résume l’idée de l’article d’origine. Il faut souligner que les éditions en ligne des grands journaux nous facilitent la tâche de mettre en relation des articles. En effet, ils contiennent des liens interactifs qui renvoient directement aux textes programmés. Ainsi, les rédacteurs nous indiquent les sources du savoir et participent au renouvellement de la mémoire collective. De plus, ce rappel constitue encore une fois un retour au même élément de l’événement, accompagné d’une tentative de le nommer. L’exemple qui suit (EX6) est captivant car l’article d’origine fait référence lui-même à un événement historique pour le rappeler, c’est-à-dire pour renouveler la mémoire collective. (EX6) Les «bonnets rouges» et leur symbolique antijacobine, en souvenir de la révolte des Bretons de 1675 contre une nouvelle taxe, sont attendus en nombre (…). (LF 28/10/2013, Fronde bretonne: l’alerte des RG au gouvernement) Symboliquement, de nombreux manifestants avaient revêtu un bonnet rouge en référence à une révolte des Bretons en 1675 contre une nouvelle taxe, cette fois-là sur le papier timbré. Une idée du grand argentier du pouvoir central de l’époque, un certain Colbert.
290 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE (LF 27/10/2013, Écotaxe: après Pont de Buis, la Bretagne manifestera samedi à Quimper) La reprise de la même idée et du même vocabulaire le jour suivant met en relation les deux articles. Le contexte historique de l’expression «bonnets rouges» est ainsi retenu. Sa reprise constante dans les discours qui construiront l’événement médiatique en question va stabiliser sa signification en tant que formulation servant à décrire les manifestants bretons. Ici, nous observons le début de ce processus. LES MARQUES D’INTERDISCURSIVITÉ Pour ce qui de l’interdiscursivité, nous sommes parvenus à en dégager quatre genres principaux. Nous allons d’abord aborder les références à des ensembles de discours. L’extrait ci-dessous (EX7) présente trois événements médiatiques passés, en citant leurs noms. Ainsi, le journaliste se réfère à tous les discours qui les ont construits. Leur sens social est déjà stable, ancré dans la mémoire collective. Ils peuvent alors fonctionner comme des arguments et construire, à leur tour, le sens social de l’événement en cours. (EX7) Toute la difficulté pour le gouvernement consiste à démontrer qu’il est capable d’écoute, sans être accusé de manque de fermeté, après l’affaire Leonarda ou les reculades sur l’excédent brut d’exploitation (EBE) et la taxation de l’épargne des Français. (LF 29/10/2013, Écotaxe: des aménagements envisagés pour la Bretagne) Le second exemple de ce type (EX8) est construit sur le même modèle, sauf que le lecteur est renvoyé à l’événement qui est en train de se dérouler, à savoir les manifestations des bonnets rouges. D’ailleurs, nous assistons dans ce cas-là à la tentative de nommer l’événement en cours. (EX8) Mouvement créé opportunément après le recul du gouvernement face aux bonnets rouges, les bonnets verts cherchent eux aussi à faire entendre leurs revendications. Et si celles-ci sont claires (…). (LF 5/11/2013, Qui se cache derrière les bonnets verts?) Les textes médiatiques peuvent aussi se référer aux paroles de l’autre, au lieu de les citer ou de les rappeler, ce dont nous avons déjà discuté. Quelle est la différence? Comme dans le présent exemple (EX9), le journaliste résume et reformule les propos dont la source est multiple. En l’occurrence, ce sont les paroles des manifestants, mais on ignore leur identité et le contenu exact de leurs énoncés. (EX9) Comme au cours du premier grand rassemblement, les patrons ont côtoyé les salariés, les artisans ont rejoint les agriculteurs pour des revendications communes. Tous dénoncent l’excès de taxes, de contraintes qui étouffent les entreprises. Tous aussi veulent le maintien des emplois en Bretagne et exigent aussi la suppression de l’écotaxe.
ALICJA JAwORSKA 291 (LF 30/11/2013, A Carhaix, les Bonnets rouges ont réussi leur pari face au gouvernement) Il s’agit donc de nouveau d’une référence à un ensemble de discours. Cette manière de rapporter le discours de l’autre aurait plutôt une fonction argumentative car les énoncés subissent une modification dont on ne peut pas vérifier le degré. Nous avons observé dans notre corpus l’existence d’expressions récurrentes qui servent de noms pour l’événement médiatique analysé, ce que nous avons traité de troisième marque d’interdiscursivité. Ce sont les reprises suivantes (classées dans l’ordre de fréquence et accompagnées des variantes entre parenthèses): la colère bretonne (des Bretons ou des «bonnets rouges»), la révolte bretonne (des Bretons), la fronde (bretonne ou des «bonnets rouges»), la mobilisation des «bonnets rouges» (des Bretons), le mouvement (contestataire) des «bonnets rouges». Nous nous sommes posé la question de savoir pourquoi les mêmes mots reviennent constamment. Apparemment, ce sont des termes qui sont dérivés des discours produits par les acteurs ou les observateurs de l’événement, mais bien sûr leur source exacte n’est pas identifiable. À force de nombreuses répétitions, ils s’inscrivent dans la mémoire collective. Ces formulations sont censées résumer l’événement, mais en même temps, elles véhiculent un certain point de vue et, par cela, participent à la construction du sens social de cet événement. En effet, chaque mot a sa propre signification qui y contribue, ou même son histoire. C’est le cas des mots que nous appelons interdiscursifs (la dernière marque d’interdiscursivité dégagée) et qui appartiennent au champ de l’interdiscursivité suggérée dans la terminologie de S. Moirand. Ce sont des mots qui portent la mémoire de leur histoire en faisant référence à des événements, c’est-à-dire à des discours. Ces discours ont construit la signification de ces mots qui est désormais stable. La fronde en est un bon exemple. La dénomination de la révolte qui a éclaté contre Mazarin et la reine mère Régente Anne d’Autriche sous la minorité de Louis XIV est devenue par extension un synonyme du mot révolte. Une autre expression qui devient interdiscursive sous nos yeux est bien sûr celle de bonnets rouges, désormais liée non seulement aux événements de 1675, mais aussi aux manifestations bretonnes de l’automne 2013. L’impact de ce symbole de l’indépendance bretonne contre la faiblesse du pouvoir central est ainsi renforcé. La mémoire collective, acquise au fil des discours, est renouvelée. En guise de conclusion, nous voulons souligner que le classement des marques d’intertextualité et d’interdiscursivité ci-dessus présente une gradation— il permet d’observer comment les liens établis entre les textes ou les discours peuvent devenir de moins en moins étroits. Ces rapports sont constitutifs de la construction d’un événement médiatique: ce sont les reprises constantes de dits antérieurs— c’est-à-dire la circulation des discours— qui créent l’événement dans le discours et qui construisent la mémoire interdiscursive en accordant une signification à un événement (une partie de la mémoire collective). Cependant, la notion d’intertextualité paraîtinsuffisante, les deux concepts étant complémentaires:ces deux appareils théoriques permettent d’explorer de manière plus complexe le champ de tous les liens qui existent entre les différents énoncés présents ou signalés dans un texte de presse. La distinction entre les deux peut être nécessaire pour pouvoir constater si un énoncé se réfère à une source exacte ou bien à une source diffuse, multiple. C’est une question intéressante du point de vue de la mémoire collective. Notamment, on observe que l’interdiscours présente toujours un concentré d’idées— il constitue un élément tout fait de la mémoire collec-
292 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE tive. Cela veut dire que l’interprétation est donnée de manière implicite et que la mise en place de l’interdiscours est propice à la manipulation. BIBLIOGRAPHIE Adam, J.-M. «Intertextualité et interdiscours: filiations et contextualisation de concepts hétérogènes», TRANEL (Interdiscours et intertextualité dans les médias), nº44/2006, pp.39–55. Brès, J. «Savoir de quoi on parle: dialogue, dialogal, dialogique; dialogisme, polyphonie…». In: Brès, J., Haillet, P., Mellet, S., H. Nølke, H., Rosier, L. Dialogisme et polyphonie. Approches linguistiques. Bruxelles: Duculot, 2005, pp.47–61. Charaudeau, P., Maingueneau, D. (dir.) Dictionnaire d’analyse du discours. Paris: Seuil, 2002. Kaufmann, L. «Les voies de la déférence. Sur la nature des concepts sociopolitiques», Langage et société, 2006/3 nº117, pp.89–116. Moirand, S. Les discours de la presse quotidienne. Paris: PUF, 2007. Paveau, M.-A. «Interdiscours et intertexte. Généalogie scientifique d’une paire de faux jumeaux». In Ablali, D., Kastberg Sjöblom, M. (dir.). Linguistique et littérature: Cluny, 40 ans après. Besançon: Presses universitaires de France-Comté, 2010, pp.93–105. Pêcheux, M. L’inquiétude du discours: textes choisis et présentés par D. Maldidier. Paris: Editions des Cendres, 1990. Siblot, P. «Nomination et production de sens: le praxème», Langages, 31e année, nº127/1997, pp.38–55. Vion, R. «Reprise et modes d’implication énonciative», La linguistique, 2006/2 nº42, pp.11–28. THE ROLE OF INTERTEXTUALITY IN THE CONSTRUCTION OF THE MEDIA EVENT The article relates to the circulation of sayings in the press discourse, which leads to create a media event and to determine its social meaning. The press discourse is intrinsically heterogeneous because of the references to statements of public life actors and to various texts. Those mentions are not always manifest, so we are dealing with intertextuality and interdiscursivity as well. The article presents several marks of both on example of articles from Le Figaro and Le Monde related to the “bonnets rouges” manifestations in November 2013. It shows how intertextuality and interdiscursivity influence the meaning of the media event and why it is interesting to distinguish them. The analysis is mainly inspired by the theories of S. Moirand (2007). KEY WORDS / MOTS CLÉS: press discourse — media event — intertextuality — interdiscursivity discours de presse — événement médiatique — intertextualité — interdiscursivité Alicja Jaworska Institut d’Études Romanes Faculté de Néophilologie, Université de Varsovie ul. Dobra 55, 00–312 Warszawa
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