Une « résistance tchèque » à la culture courtoise ? Culture chevaleresque et identité nobiliaire dans les textes tchèques du début du XIVe siècle
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Une «résistance tchèque» àla culture courtoise ? Culture chevaleresque et identité nobiliaire dans les textes tchèques du début du XIVe siècle1 Paul-Antoine Météier2 ABSTRACT Was There aCzech Resistance to Courtly Culture? Chivalric Culture and Noble Identity in Early 14th Century Czech Texts The Alexandreida and the Chronicle of Dalimil, written around the beginning of the fourteenth century, are the first two substantial works of secular literature written in Czech. Both reflect the political point of view of the local nobility, and both seek to trace the boundaries of this group, using arange of criteria including language, high birth, wealth, and chivalric virtues. They are, therefore, of prime importance to examine the influence of courtly culture on the Czech nobility. Despite the ubiquity of chivalry in both these texts, they have been used as arguments in favour of the theory that the Czech society resisted courtly culture for at least half acentury, preferring a“prechivalric”, “precourtly” or “noncourtly” ideal. The goal of this article is, first, to suggest that the concepts used to build such atheory do not reflect current scholarship on the history of “chivalry” “and courtliness”, and secondly, to propose that neither the Alexandreida nor the Chronicle of Dalimil reveal indisputably and unambiguously arejection of courtly culture, if the texts are read in their entirety as opposed to isolated extracts. The conclusion is that both authors use courtly culture as atool of distinction which differentiates the local nobility from foreigners or non-nobles. KEYWORDS Courtly culture; chivalry; nobility; Alexandreida; Chronicle of Dalimil; 14th century; Bohemia DEUX SOURCES PRÉSENTANT LE MÊME MESSAGE POLITIQUE NOBILIAIRE L’Alexandréide tchèque3 et la Chronique de Dalimil4 datent tous deux du début du XIVesiècle,5 sont les deux premières véritables œuvres littéraires tchèques et ont 1 Cet article est publié dans le cadre du projet «4EU Alliance». 2 Paul-Antoine Météier, UFR dʼHistoire, Sorbonne Université (Faculté des Lettres), 1, rue Victor Cousin, 75005 Paris, France, [email protected] 3 V.VÁŽNÝ (ed.), Alexandreida, Praha 1963. Nous appellerons ce texte «Alexandréide» pour le distinguer du roman sur le même sujet d’Ulrich von Etzenbach, que nous appellerons «Alexander». 4 J.DAŇHELKA— K.HÁDEK— B.HAVRÁNEK et al. (eds.), Staročeská kronika tak řečeného Dalimila, vydání textu aveškerého textového materiálu [La chronique en vieux-tchèque
8 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 une5 perspective similaire: celle de fixer l’identité de la noblesse tchèque en justifiant sa position par des critères politiques, culturels, et accessoirement économiques. La culture chevaleresque est utilisée de manière différente dans ces deux textes malgré un point de vue proche sur la délimitation du groupe de la noblesse: il faut exclure les Allemands et notamment les urbains et les «hommes nouveaux» pour n’inclure que les Tchèques possédant les qualités réservées àla noblesse, notamment la haute naissance, les compétences militaires et la volonté de servir le pays au-delà des intérêts personnels en participant au gouvernement monarchique. Dans les deux textes également, on retrouve un appel de l’auteur àce que la noblesse tchèque se lève pour défendre ses libertés et privilèges. Tout cela autorise l’étude comparative des deux sources. Une autre raison importante pour tenter cette comparaison est la nécessité de réexaminer une théorie avancée par l’historiographie depuis plusieurs décennies et qui sera détaillée plus bas, selon laquelle le milieu de la noblesse tchèque aurait résisté au transfert de la culture courtoise jusqu’à la fin du XIVe siècle, lui préférant une chevalerie traditionnelle. Ce point de vue s’appuie essentiellement sur l’Alexandréide et la Chronique de Dalimil et secondairement sur les romans versifiés de la seconde moitié du XIVe siècle. On l’appellera la théorie de la «résistance culturelle». L’auteur de l’Alexandréide reprend le genre du roman antique,6 se plaçant d’emblée àl’intérieur de la culture chevaleresque et mêlant le divertissement àl’édification. Le pseudo-Dalimil mêle également récit et argumentation, mais il ne revendique aucun objectif de divertissement; il prétend faire œuvre historiographique et patriotique7 et aucunement œuvre de fiction. La différence doit toutefois être relativisée, dans la mesure où, s’il existait bien une différence claire entre fiction et non-fiction au Moyen Âge8, elle était plus souple qu’aujourd’hui, et surtout la matière d’Alexandre était considérée comme historique. L’écrivain retravaillait donc une forme de réalité pour en faire un roman. D’autre part, l’auteur de l’Alexandréide quitte àplusieurs reprises la narration pour formuler directement un jugement moral ou politique, du pseudo-Dalimil, édition du texte et de l’ensemble du matériau textuel], 2 vol., Praha 1998. Les citations seront données d’après la traduction en français donnée dans É. ADDE-VOMÁČKA, La Chronique de Dalimil. Les débuts de l’historiographie nationale tchèque en langue vulgaire au XIVe siècle, Paris, 2016. 5 La chronique de Dalimil aété écrite entre 1309 et 1313. L’Alexandréide est plus difficile àdater mais semble être un peu antérieur. Voir František Svejkovký, préface, in Alexandreida, p.16 sur cette question de la datation. 6 Le genre du roman antique est le plus ancien du roman médiéval et apparaît vers 1150: J.-C. PAYEN— F.N.M.DIEKSTRA, Le roman, Typologie des sources du Moyen Age occidental, t. 12, Bruxelles, 1975, p.23–24. Il est rapidement investi d’éléments chevaleresques; on verra que c’est le cas dans le roman d’Alexandre de Gautier de Châtillon, qui est la source de l’Alexandréide tchèque. 7 ADDE-VOMÁČKA, La chronique de Dalimil, p.60–71. 8 Cf. B.GUENÉE, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Paris 1980, p.18–19, qui souligne que les historiens médiévaux avaient bien conscience de pratiquer un genre non-fictionnel, chargé de dire le vrai. Voir aussi J.-P. GENET, Vérité et crédibilité: la construction de la vérité dans le système de communication de la société occidentale (XIIIe–XVIIe siècle), Paris 2015. footn 5
PAUL-ANTOINE MéTéIER 9 parfois en termes généraux, parfois en faisant référence de manière explicite ou implicite àla situation de son temps.9 La distinction des genres ne fait donc pas obstacle àune comparaison des deux textes même si elle incite àla prudence en indiquant que leurs relations avec la réalité sont différentes. L’ALEXANDRÉIDE, UN ROMAN CHEVALERESQUE NON COURTOIS? Le but de cette partie sera de présenter brièvement la source, puisqu’elle n’est accessible dans aucune autre langue que le vieux-tchèque, puis de déterminer ce qui peut être retenu et ce qui peut être révisé dans l’historiographie traditionnelle concernant la chevalerie et la courtoisie dans l’Alexandréide, caractérisée par un certain consensus. PRéSENTATION DE LA SOURCE L’Alexandréide marque une étape essentielle dans la littérature tchèque: il s’agit du premier écrit tchèque de grandes dimensions (3450 vers différents sont conservés sur un total de 4151 en comptant les épisodes communs entre plusieurs fragments, les commentateurs pensent que le roman10 entier en comportait entre 8000 et 10 000) et sans doute de la première œuvre littéraire profane tchèque. L’auteur ne se présente pas, et le texte ne comporte pas non plus de dédicace, ce qui apermis (en combinaison avec le choix de la langue tchèque) de considérer que l’Alexandréide n’émanait pas d’un milieu proche de la cour royale. Cet anonymat est parfois regrettable, car la connaissance de l’identité de l’auteur aurait pu éclairer certaines références àson présent. Malgré sa célébrité, il reste étonnamment peu étudié, comme le montre le fait que sa dernière édition date de 1963 et qu’aucune traduction en tchèque moderne n’aété effectuée, comme cela apu être fait, par exemple, pour les romans de Chrétien de Troyes en France. L’une des causes de ce relatif désintérêt est sans doute l’état de sa conservation.11 L’Alexandréide n’est en effet conservé que par fragments. On en compte neuf, dont un seul, appelé V, comporte un nombre conséquent de vers (2460). En les combinant, on parvient àun récit presque continu pour les livres Ià III de Gautier de Châtillon. Pour la suite, on ne dispose que de parties plus ou moins isolées les unes des autres. Les trois derniers livres (VIII àX) sont particulièrement mal pourvus, avec seulement quelques dizaines de vers. La conclusion est entièrement manquante, alors qu’elle aurait pu contenir la leçon morale que l’auteur tire de l’ensemble du récit, sur le modèle d’Ulrich von Etzenbach. 9 Procédé relevé par František Svejkovký dans sa préface àl’édition du texte. 10 Les historiens tchèques parlent d’épopée, mais on parle bien de romans antiques en France pour désigner les romans d’Alexandre, avec une conception plus restrictive de la notion d’épopée. Comme cela ne concerne pas l’analyse historique mais seulement une typologie littéraire, nous ne nous interrogerons pas plus avant sur cette question de classification. 11 La présentation des manuscrits se fonde sur les explications données par l’éditeur du texte, Václav Važný.
10 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 Sur le plan du contenu, l’Alexandréide constitue une adaptation tchèque du roman latin versifié de Gautier de Châtillon réalisé au XIIe siècle. Le choix de la matière est classique; le choix de modèle n’est pas non plus original, puisque cette œuvre était extrêmement connue et diffusée aux XIIIe et XIVe siècles. On en conserve plus de deux cents manuscrits répartis dans toute l’Europe latine, dont la plupart date du XIIIesiècle et un bon nombre du XIVe.12 Il est d’autant moins original qu’Ulrich von Etzenbach, avait choisi le même modèle pour sa version allemande13 qui s’adressait àun public proche. Bien entendu, constater cette absence d’originalité (qui est normale dans la littérature médiévale) ne dispense pas d’analyser ce choix de matière et de modèle. La matière, tout d’abord, souligne l’importance donnée par l’auteur tchèque àla portée morale de son texte. Très fréquemment reprise par la littérature médiévale, la figure d’Alexandre servait en effet souvent àformuler un propos moral et/ou politique, que ce soit par l’éloge du héros, sa condamnation, ou les deux àla fois.14 Une fois la matière choisie, l’auteur tchèque devait encore sélectionner un modèle. František Svejkovký, dans sa préface àla dernière édition du texte,15 souligne qu’il avait le choix entre le poème de Gautier de Châtillon et la traduction latine en prose par Léon de Naples du roman du Pseudo-Callisthène, appelée Historia de preliis, encore plus diffusée que l’œuvre de Gautier. Toujours selon le même auteur, ce choix est dicté par la sobriété du récit de Gautier de Châtillon (5000 vers), qui se concentre sur la matière principale sans l’encombrer d’aventures comme l’Historia de preliis. Il correspondrait donc aux intentions attribuées àl’écrivain tchèque: produire un récit concis, proche de la réalité et devant donner lieu àdes conclusions morales. L’œuvre de Gautier de Châtillon n’est toutefois qu’un modèle principal et l’auteur avait d’autres références, en premier lieu l’Alexander d’Ulrich von Etzenbach et l’Historia de preliis, dont il tire des épisodes importants absents dans son principal modèle comme la présentation des parents d’Alexandre au début du livre I.Toutefois, il est souvent difficile de savoir si l’inspiration vient directement de l’Historia de preliis ou indirectement par l’intermédiaire d’Ulrich von Etzenbach, qui avait lui-même utilisé cette source. Un autre modèle est l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne, un autre texte latin bien diffusé en Europe, y compris en Bohême,16 ainsi que dans une moindre mesure la Trojanerkrieg de Konrad de Würzburg (1287),17 pour les épisodes du 12 M.COLKER (ed.), Galteri de castellione Alexandreis, Padoue 1978, p. xxxiii–xxxviii. 13 U. von ETZENBACH, Alexander, éd. Wendelin Toischer, Tübingen, 1888. 14 Pour une liste des œuvres médiévales sur Alexandre et une présentation de la grande variété des appréciations morales portées sur le personnage, voir G.CARY, The Medieval Alexander, Cambridge 1956. Cette variété se retrouve tout au long de l’histoire tchèque: É.ADDE, Du Moyen Âge au Renouveau national, l’incroyable malléabilité de la figure d’Alexandre, in: C.GAULLIER-BOUGASSAS, La fascination pour Alexandre le Grand dans les littératures européennes (Xe–XVIe siècle), Réinventions d’un mythe, Turnhout 2014, p.1165–1181. 15 Alexandreida, p.18–19. 16 Il afait l’objet de deux traductions en tchèque indépendantes: voir A.VIDMANOVÁ, Rukopisné zachováni Kroniky trojánské [La conservation manuscrite de la Kronika trojánská], in: Listy filologické 85, 1962, p.237–255. 17 É.ADDE, La littérature en langue tchèque (fiches de lecture), in: C.GAULLIER-BOUGASSAS, La fascination pour Alexandre, p.481.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 11 jugement de Pâris et de la destruction de Troie.18 Une dernière source est la Bible, parfois utilisée dans le sillage de Gautier de Châtillon comme dans le prologue, parfois de manière autonome. C’est d’ailleurs la seule source explicitement citée. Contrairement àUlrich von Etzenbach, l’auteur tchèque ne se réclame pas de Gautier de Châtillon, du moins dans les fragments conservés. RéSUMé COMMENTé DU ROMAN: UNE ŒUVRE NOBILIAIRE, CHEVALERESQUE, SANS AMOUR COURTOIS L’Alexandréide est construit sur une alternance de récit et de commentaires moraux, le plus souvent brefs, et qui peuvent être bien différenciés par la forme (ils sont construits en strophes de trois vers). Le roman de Gautier de Châtillon comporte déjà de tels passages moraux, mais la version tchèque renforce cette composante. Elle comporte par ailleurs très peu de digressions vers des aventures ou des récits bibliques comme c’est le cas chez Ulrich von Etzenbach inspiré par l’Historia de preliis. Là encore, l’auteur tchèque suit Gautier dans cette volonté de rester proche de l’intrigue principale. En revanche, il s’en différencie en abandonnant presque toutes les références àla mythologie ou àla culture grecque; et lorsqu’il y en a, elles sont présentées de manière pédagogique, comme pour les expliquer àun public peu cultivé sur ce point.19 Cela contraste avec la virtuosité affichée par l’auteur latin dans le maniement des références classiques. Pratiquement un vers sur dix comporte un nom de dieu ou de héros chez Gautier de Châtillon, et ce sans aucune explication pour le lecteur non initié. Le prologue, une traduction modifiée de celui de Gautier de Châtillon, n’apas de lien direct avec l’intrigue. Il s’inspire d’un passage du livre des Proverbes énumérant quatre problèmes trop complexes même pour le plus sage des hommes, «La trace de lʼaigle dans les cieux, La trace du serpent sur le rocher, La trace du navire au milieu de la mer, Et la trace de l’homme chez la jeune femme».20 L’auteur modifie le quatrième problème en parlant de la trace du jeune homme éduqué dans le luxe,21 préfigurant ainsi le déroulement du récit et la personnalité d’Alexandre. Le livre Icommence par la présentation du couple formé par Philippe et Olympias, vertueux, et qui met au monde un héritier après une longue attente. Philippe confie Olympias àPausonias, mais celui-ci trahit et enlève Olympias dans son château. Philippe le poursuit mais est tué par traîtrise pendant le siège du château. Le premier message politique du roman apparaît ici:22 18 Manuscrit V, v. 719–828. Le large espace consacré àce récit mythologique peut faire penser àune sorte de rappel culturel pour un public qui ne maîtrise pas le latin, et donc pas non plus la littérature classique. 19 Par exemple, V, v. 312–321, avec une présentation de Corinthe. 20 Proverbes 30, 19, traduction Louis Segond. 21 cěstu člověka mladého znáti vrozkoši chovalého. 22 V, v. 104–108: Nenieť nic tak protivného, jakž nepřiezen člověka svého; neb má oto potaz snadný,
12 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 Rien n’est pire que l’hostilité d’un de tes hommes; car il n’apas às’interroger longtemps, celui qui est accueilli dans une maison, celui-ci peut, dès qu’il le souhaite, trahir. Dès maintenant on s’aperçoit de l’importance du conseil du prince dans l’Alexandréide, en plus d’une appréciation morale générale sur la félonie de l’homme. C’est aussi l’introduction de la loyauté, valeur importante dans la chevalerie même si elle n’est est pas le cœur.23 Surtout, l’intrigue concernant l’adultère de la reine est très différente de celle proposée par Ulrich von Etzenbach. Chez ce dernier, Olympias et son amant, Neptanabus, sont liés par Frou Minne et l’adultère est donc inévitable.24 Dans la version tchèque, il alieu contre la volonté de la reine et aboutit àl’assassinat du roi, c’est une véritable rébellion. La suite est encore plus intéressante: en raison du jeune âge du roi, ses ennemis «se dressèrent de tous côtés»,25 pillèrent le pays, et le rendirent vulnérable àla domination de Darius.26 Depuis longtemps, les historiens ont vu dans ce passage une référence àla situation difficile qui asuivi la mort d’OttokarII, avec un roi, Venceslas II, trop jeune pour gouverner, une prise en main du pays par l’amant de la reine, Záviš de Falkenštejn, et le danger représenté par l’empereur Rodolphe de Habsbourg, àl’image de Darius.27 L’allusion semble assez claire pour qu’il n’y ait pas lieu de douter de cette interprétation traditionnelle. C’est aussi l’un des éléments qui permettent la datation du texte. On suppose que l’auteur asouhaité mettre en parallèle la crise consécutive àla mort de Venceslas III en 1306 avec celle consécutive àla mort d’Ottokar II en 1278. Enfin, ce contexte événementiel explique la récurrence du motif de la traîtrise, qui rapproche l’Alexandréide de la Chronique de Dalimil. ktož jest vkterém domu vnadný, ten móž, když chce, býti zrádný. 23 R.W.KAEUPER, Medieval Chivalry, Cambridge 2016, p.46–47. 24 Pour un résumé en tchèque vers par vers du roman d’Ulrich von Etzenbach, on peut consulter Ideál rytířského panovníka valexandrovské epice českého středověku [L’idéal du souverain chevaleresque dans l’épopée sur Alexandre de la Bohême médiévale] mémoire de master soutenu en 2013 par Petra Rajterová sous la direction de Dana Dvořáčková. 25 V, v. 132: Nepřietelé všidy vstachu 26 V, v. 136–140: Comme si les malheurs venant des proches contrées ne suffisaient pas, depuis l’autre côté de la mer le roi Darius envoya des gens qui sans compter pillèrent tous les biens du pays. (Neby dosti ot bližných hořě, až isoné strany mořě král Darius lidi vysla, jiže tu zemi bez čísla zbavichu každého dobra). 27 František Svejkovký dans la préface de l’édition du texte: Alexandreida, p.15–16.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 13 Cette période douloureuse s’arrête lorsqu’Alexandre atteint l’âge adulte. Il s’est assagi et choisit de refuser l’asservissement de son pays àquiconque. Il craint cependant de ne pas être reconnu comme roi en raison de l’adultère de sa mère, il serait appelé «enfant de Neptanabus».28 Selon lui, il ne serait pas élu roi si tout le monde croyait àcette naissance illégitime. Une fois rapproché du précédent, ce passage évoque une justification de la légitimité dynastique des Přemyslides, peut-être en relation avec l’extinction de cette famille en ligne masculine en 1306. Cela distingue l’Alexandréide de la chronique de Dalimil, dans laquelle les Přemyslides ne sont pas légitimes par leur sang seul, mais seulement quand ils gouvernent selon les désirs de la nation nobiliaire,29 et où l’arrivée d’Henri de Carinthie, puis celle de Jean de Luxembourg, sur le trône, sont comprises seulement comme l’élection de nouveaux princes sans mention du fait qu’ils avaient épousé des filles de Venceslas II. L’épisode qui suit est le plus commenté et l’un des plus importants du roman. Il s’agit des conseils d’Aristote. De la même manière que dans les versions de Gautier et d’Ulrich, ces conseils se rapprochent d’un miroir du prince en ce qu’ils formulent les normes morales et politiques qu’Alexandre devra suivre. En ce qui concerne les valeurs nobiliaires, le premier conseil est le plus important, avec les vers 204–205.30 Tiens ta cour conformément àla tradition princière, aie tes nobles en ton conseil; La présence du noble au conseil est donc essentielle pour son statut, comme dans la Chronique de Dalimil. L’utilisation du possessif («tes nobles») est éclairé par les attaques contre les étrangers du reste du roman: elle signifie que seuls les nobles du pays doivent être appelés au conseil, àl’exclusion des hommes nouveaux et notamment des Allemands. Les vers 212–218 sont tout aussi importants:31 Ne choisis jamais personne du rang des paysans32 pour lui donner un honneur; car s’il sort de son rang, le paysan est difficilement satisfait: 28 V, v. 176. C’est la seule occurrence du nom de Neptanabus dans le roman, puisque comme on l’adit, son intrigue amoureuse avec Olympias est absente de la version tchèque. 29 ADDE, La chronique de Dalimil, p.88 passimque. 30 Jměj dvór svój po kněský vnadě, své šlechtice jměj vsvéj radě 31 Zchlapieho řáda nikoli ijednoho včest nevoli; nebo chlap, když jest povýšen, nesnadně bude utišen: zlé kolo najviece skřípá, malý had najviece sípá achlápě najviece chlípá. 32 Le terme employé, chlap, est un mot péjoratif qui peut désigner le paysan ou, comme ici, le non-noble en général en l’assimilant symboliquement aux paysans.
14 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 de même que la roue de mauvaise facture grince plus que les autres, le petit serpent siffle plus que les autres, et le fils du paysan se montre plus arrogant que les autres. Face àcette image très négative du «paysan», le noble est défini comme celui qui se signale par sa dignité, sa sagesse et sa générosité, même s’il est pauvre.33 Cette exclusion de l’argent par opposition au «paysan» indique bien que ce ne sont pas les dépendants ruraux qui sont désignés par ce terme, mais des individus riches: soit des hommes nouveaux choisis par le roi en dehors de la noblesse du pays (par exemple dans la petite noblesse allemande), soit des membres des élites urbaines en pleine ascension sociale dans la Bohême du début du XIVe siècle. On le voit, la construction de la noblesse tchèque passe par l’exclusion d’autres groupes et notamment du patriciat urbain. Le «paysan» est fondamentalement différent du noble par son égoïsme et son attachement àson intérêt financier. Sur tous ces points, la similitude avec la Chronique de Dalimil est frappante. La suite de ce conseil file la comparaison entre le paysan et le serpent en mentionnant un serpent nommé Aspis. Contrairement au premier, le deuxième conseil reprend fidèlement Gautier de Châtillon.34 Il concerne la justice: Aristote demande àAlexandre de ne pas se laisser influencer par les cadeaux dans ses jugements. Le troisième conseil porte sur la guerre et les batailles. Là encore, l’auteur tchèque est proche de Gautier35 comme d’Ulrich von Etzenbach. Le conseil contient clairement des valeurs chevaleresques: Place-toi en premier devant ton armée, ne te cache pas derrière tes gens; et quand ils te verront àcette place, ils seront tous heureux de s’y tenir àtes côtés.36 Il s’agit d’une incitation àla performance martiale personnelle, une performance qui doit être visible et admirée de tous les serviteurs. Or, le spectacle de la prouesse et le gain d’honneur qui en découle sont au centre de la chevalerie tout au long du Moyen Âge.37 Le quatrième conseil complète le troisième en se concentrant sur la manière de distribuer le butin après la prise d’une ville. Il faut récompenser chacun avec justice selon son mérite. Aristote en appelle àla générosité d’Alexandre dans des termes offensifs: «Serais-tu pauvre, pour n’avoir rien àdonner ?».38 La générosité, si elle était un signe de l’appartenance àl’élite bien avant la chevalerie (l’exigence de générosité àl’égard des élites municipales de l’Empire romain suffit àle constater), s’articule 33 V, v. 236–248. 34 Galteri, livre I, v. 105–114. 35 Ibidem, v. 115–143. 36 V, v. 260–263: Přěd zástupem první bývaj, svých sě lidí nepokrývaj; akdyž tě tu uzřie tvoji, tu rád každý tobě sstojí 37 KAEUPER, p. 33–45. 38 V, v. 278: Snad jsi chud, že nejmáš dáti?. Cf. Galteri, livre I, v. 163.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 15 sans difficulté avec les valeurs de cette dernière,39 tout comme avec l’idée promue par le roman d’une noblesse indifférente àl’argent (grâce, précisément, àsa richesse) et qui peut donc le distribuer sans limite. Le cinquième et dernier conseil prend la forme d’un avertissement contre les vices qui guettent le jeune prince: l’accoutumance au luxe et l’excès de boisson. Aristote conclut son monologue en déclarant que ses conseils se résument en un mot: la miséricorde envers les innocents, surtout envers les siens.40 Le récit reprend avec l’acceptation des conseils d’Aristote par Alexandre. Il se rend ensuite àCorinthe pour se faire couronner. La répartition de l’espace au cours de la cérémonie est détaillée: la «chevalerie expérimentée», qui «gérait toutes les affaires du pays» et «formait son conseil»41 se situe au plus proche d’Alexandre, la «jeune chevalerie» un peu plus loin. On retiendra ici, outre l’importance déjà croisée de l’institution du conseil, l’assimilation entre les nobles qui entourent le roi de Macédoine et la «chevalerie». Certes, le mot rytieř, àl’image du latin miles, peut avoir des sens divers,42 mais il est clair que dans ce cas précis, il ne désigne pas n’importe quel combattant mais uniquement un guerrier au-dessus des autres par sa position sociale matérialisée par sa proximité avec le roi. Le prochain événement est la répression de la rébellion d’Athènes, puis de Thèbes. Fidèle àGautier de Châtillon,43 l’auteur décrit la méthode qui sera toujours celle d’Alexandre en cas de siège: il commence par envoyer un message qui demande aux citadins de se rendre, et en cas de refus, rase complètement la ville. Athènes accepte de se rendre, ce n’est pas le cas de Thèbes qui hérite d’un sort moins enviable. Un an plus tard, il traverse la mer pour commencer la guerre contre Darius. Le narrateur propose une description des richesses de l’Asie qu’il dit tirer de la Bible. Alexandre commence ensuite la conquête de la Cilicie et parvient devant les ruines de Troie. Une digression portant sur le jugement de Pâris et la chute de Troie commence alors. En ce qui concerne la culture courtoise, la conclusion de ce récit est importante et il convient de la citer en quasi-intégralité:44 39 KAEUPER, p.48–49. 40 V, v. 294–297. 41 V, v. 329–331: požité rytierstvo, jiže vší zemskú věc upravichu, ajiž jeho rada biechu. 42 IWAŃCZAK, Po stopách, p.36–37. 43 Galteri, livre I, v. 268–294. 44 V, 802–822: Pro tak malú věc jediné plakala nejedna matka, zbyvši tu svého děťátka; lkalo srdcem mnohé družě, zbyv svého milého mužě. Ach, srdce člověčé bludné, ach, zamyšlenie neklidné, jež pro jednu ženu— jměla krásu přěmnoženú— vešken sě svět byl zbudil, deset let sě vojnú trudil,
22 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 Et quand Philotas s’aperçut que le régiment devant lui s’affaiblissait, et que le sang coulait àflots, il accourut au secours des siens. Il se lança contre Neguzar, et réussit àl’atteindre: il le frappa du haume jusqu’aux côtes, au point que jaillirent des étincelles. Il n’avait pas frappé légèrement, son épée glissa sur le haume en grinçant; Neguzar n’avait pas encore retiré ses bras, il en profita pour le blesser cruellement, en lui tranchant le bras àhauteur du coude. Neguzar, malgré sa grande souffrance, fit ce ce qui était encore en son pouvoir: il se souleva du sol et, avec le bras qui lui restait, il fondit sur Philotas, qui était maintenant en grande difficulté; il chargea avec une hache aiguisée, cherchant àle frapper au visage; et peut-être l’aurait-il tué, si son coup n’avait pas été affaibli par Amyntas, qui brandit son bouclier; il le couvrit de son bouclier et le coup ne porta pas. Philotas àson tour lui arracha le second bras, celui qui portait la hache. Neguzar était comme soumis àla torture, il ne se contrôlait plus. Il arrive souvent que la douleur augmente la force. C’est ce qui arriva àNeguzar quand il se retrouva sans ses bras. Dans son désespoir, il s’adressa àDieu dans un soupir: «J’accomplirai, dit-il, tout ce que je peux». Son cheval se jeta sur ses ennemis, dans son malheur et dans sa misère il chargea et en empala quatre avec lui „Zději“, vece, „ježto mohu.“ Vnepřátely kóň oboři, vsvém neštěstí ivsvém hoři hnav ipolomi čtyry ssobú asám tu spade pro mdlobu. Tiem polepši svého smutka ztak přěvážného skutka.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 23 et lui-même s’écroula. Il améliora son triste sort par cet acte si courageux. Le récit du duel entre Philotas et Neguzar reprend Gautier de Châtillon70 dans ses grandes lignes, mais est bien plus long que la source: 55 vers contre 28.Ce point est significatif, étant donnée la tendance de l’auteur tchèque àabréger les passages qui l’intéressent moins, voire àles supprimer. Contrairement àce qui apu être écrit, il ne s’intéresse pas uniquement aux personnages d’Alexandre et de Darius, mais s’applique aussi àvaloriser les prouesses d’autres Grecs et Perses. Il ne s’agit pas seulement d’un exposé sur le bon gouvernement, mais aussi d’un roman de chevalerie en bonne et due forme, avec ses épisodes d’extraordinaire courage au combat. Le fait que Neguzar puisse améliorer son sort grâce àla gloire que lui apportent ses dernières prouesses signifie clairement que l’honneur guerrier est la valeur suprême pour les aristocrates de l’Alexandréide. Le soupir de Neguzar adressé à«Dieu», en contradiction avec son paganisme, le rapproche encore davantage d’un chevalier médiéval. Il est totalement absent chez Gautier de Châtillon. Ici comme souvent, le poète français reste plus proche de la littérature antique que ses traducteurs. Dans la version tchèque, l’identification avec les chevaliers du roman, qu’ils soient grecs ou perses, est toujours favorisée, et la conduite de Neguzar tout comme son soupir àDieu invitent le public chevaleresque du XIVe siècle àcette identification. La bataille d’Issos se termine par la déroute des Perses et la fuite de Darius. Le butin, innombrable, est distribué équitablement par Alexandre. L’auteur tchèque ajoute àce passage fidèle àGautier de Châtillon71 seize vers gnomiques sur la vanité du monde et de la recherche de richesses. Tout ce qu’on peut réaliser sur terre ne sert àrien, dit-il, car tout disparaîtra au moment de la mort.72 Ce n’est pas nécessairement un changement de sens par rapport au texte de Gautier, mais plutôt une explicitation: cette désapprobation du désir de richesses est présente plus subtilement dans la version latine. Les soldats pillent ensuite le camp en violant les femmes.73 Alexandre intervient toutefois pour garantir un traitement honorable àla femme de Darius et adopte son fils. Juste après, le changement de caractère du conquérant est décrit. Il était vertueux au départ, et son traitement de la famille de Darius représente le sommet de cette vertu. Mais les richesses l’ont finalement corrompu. Tout ce passage est fidèle àGautier de Châtillon.74 Une nouvelle fois, cependant, la version tchèque ajoute des vers plus généraux d’édification morale, portant sur la malhonnêteté du monde et son caractère changeant.75 70 Galteri, livre III, v. 90–118. 71 Ibidem, v. 215–224. 72 V, v. 1857–1873. 73 Gautier de Châtillon est très explicite sur ce point: livre III, v. 229–231. L’auteur tchèque est un peu plus réservé. 74 Ibidem, livre III, v. 240–257. Alfred Thomas fait donc erreur en laissant entendre que la désapprobation morale vis-à-vis d’Alexandre le Grand est une nouveauté de la version tchèque: THOMAS, p.113. 75 V, v. 1937–1963.
24 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 Ce changement de caractère n’atoutefois pas d’impact immédiat sur l’intrigue, il s’agit plutôt d’une anticipation. Alexandre part àla poursuite de Darius tout en faisant la conquête de nouveaux pays et villes, dont Damas. Darius reprend enfin ses esprits et rassemble une nouvelle armée, mais il adû appeler les paysans dans leurs champs. L’auteur tchèque appuie quelque peu sur cette présence des paysans dans l’armée alors que Gautier se contente de dire en passant que les quirites et les agricolae se mélangent dans le camp perse.76 Il est difficile d’y voir un signe d’une affection de l’auteur tchèque pour la vie rurale, bien que cette intention lui ait parfois été attribuée.77 Les «Sarrasins» pratiquent la politique de la terre brûlée, mais cela n’arrête pas Alexandre qui continue sa poursuite.78 Ses troupes en revanche sont perturbées par la vision d’une éclipse de lune et commencent àse plaindre de leur chef. Il revient au sage Aristandre de les raisonner. Il explique qu’il est inutile de se plaindre contre le soleil, la lune ou les planètes, qui obéissent àla volonté du Créateur,79 et conclut en affirmant que le soleil symbolise le succès des Grecs tandis que la lune signifie la chute des «païens».80 L’armée est satisfaite de cette explication. C’est àce moment que se termine le livre III et donc aussi le récit continu de l’Alexandréide. On ne conserve quasiment rien du livre IV, qui aurait dû notamment contenir un autre discours d’Alexandre. Il faut alors passer au fragment B, qui comprend une bonne partie du livre V, pour trouver les derniers passages assez complets pour être commentés. La seconde grande bataille y est décrite, ce qui donne une nouvelle occasion aux chevaliers de briller. Le premier duel oppose Alexandre au héros indien Aristoman. Les différences par rapport au récit de Gautier de Châtillon illustrent la connaissance des modes de combat chevaleresques par l’auteur tchèque. Dans la version latine, Aristoman charge sur un immense éléphant, Alexandre l’abat d’une flèche (Magnus harundine monstro / obuiat), l’éléphant chute lourdement et Alexandre achève son adversaire àl’épée.81 Dans la version tchèque, le combat prend au contraire la forme d’une joute. Les deux cavaliers sont présentés face àface:82 Et celui-ci chevauchait un éléphant, galopant victorieusement avec sa lance, tandis que le roi chevauchait son Bucéphale. La mention de l’éléphant est presque anecdotique: chacun porte une lance et cherche àrenverser l’adversaire de sa monture. Gautier de Châtillon ne mentionne pas Bucéphale ni le fait qu’Alexandre est àcheval dans ce combat. C’est avec sa lance et 76 V, v. 2235–2248, et Galteri, livre III, v. 413–419. 77 THOMAS, p.114. 78 V, v. 2286–2330. 79 V, v. 2380–2413. 80 V, v. 2414–2423. 81 Galteri, livre V, v. 11–21. 82 B, v. 76–78: Aten seděl na velblúdě, vítěsky sě skopím pudě, akrál na svém Bucifale.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 25 non une flèche qu’Alexandre touche l’éléphant dans la version tchèque. Il doit seulement se montrer particulièrement habile pour réussir àl’atteindre, «car l’éléphant était grand»83 (le besoin de rappeler cette taille traduit bien le fait qu’on pourrait le prendre pour un cheval). Le déroulement du duel relève de la joute classique. Aristoman charge mais manque son coup, Alexandre le touche et le renverse. Grâce àcet exemple, l’armée grecque est encouragée.84 Avant de dépeindre d’autres prouesses, l’auteur tchèque insère au milieu du récit de Gautier de Châtillon une description pathétique de la dureté de la bataille et des lourdes pertes subies par les deux camps.85 Cette sensibilité supérieure (par rapport àGautier de Châtillon et Ulrich von Etzenbach) de l’Alexandréide aux malheurs de la guerre asouvent été relevée86 et rapprochée du pillage du pays pendant la régence d’Otton de Brandebourg. Cette explication est tentante, mais reste une hypothèse qu’il est impossible de vérifier. Quoi qu’il en soit, la succession de ces deux passages résume le point de vue général sur la guerre qui semble ressortir de l’Alexandréide: si les prouesses individuelles doivent être louées et sont le seul moyen de renforcer son honneur, la destruction provoquée par les combats ne doit pas être occultée. Alexandre continue sa chevauchée victorieuse en abattant un «comte» d’Égypte et un «margrave» de Syrie.87 Il se tourne ensuite vers un géant dirigé par Darius. Malheureusement, seule la présentation de ce personnage est conservée.88 Le combat en lui-même est totalement perdu, ainsi que toute la suite de la bataille et l’entrée victorieuse du conquérant àBabylone. Les Babyloniens l’accueillent par des fêtes luxueuses. Ce moment est un tournant chez Gautier de Châtillon et dans ses deux traductions, et est essentiel pour examiner la place de la courtoisie dans ces œuvres. Le poète latin expose la magnificence des célébrations, marquée notamment par l’exotisme des présents,89 puis explique que par l’étendue de ses réussites, il avait parfaitement mérité ce triomphe. Il ajoute que si Dieu avait accordé aux Francs un roi doté des mêmes qualités qu’Alexandre, le christianisme serait répandu partout, en particulier en Espagne; chacun chanterait la louange de Jésus sous la direction de l’archevêque de Reims.90 Cela marque la fin du livre V.Au début du livre VI, il rappelle les grandes vertus du jeune Alexandre avant de décrire la corruption de ses mœurs par les vices de Babylone.91 Ulrich von Etzenbach reprend le même schéma, bien que ce soit dans son livre III. Ulrich déclare qu’il pourrait encore parler longtemps des vertus d’Alexandre s’il les avait gardées. Mais àBabylone, il reçoit de nombreux cadeaux des Perses vaincus et apprend leurs 83 B, v. 86: nebo bě velblúd vysoký. On peut presque parler de pléonasme, puisque le terme employé, velblúd (chameau en tchèque actuel, chameau ou éléphant en vieux-tchèque) comprend déjà le préfixe vel qui signifie la grandeur, comme l’adjectif veliký, dont le sens est proche de vysoký. 84 B, v. 95–97. 85 B, v. 98–113. 86 THOMAS, p. 87 B, v. 118–119. 88 B, v. 158–171. Cf. Galteri, livre V, v. 38–44. 89 Galteri, livre V, v. 456–490. 90 Ibidem, livre V, v. 91 Ibidem, livre VI, v. 1–32.
26 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 mœurs sans modération. Tout cela assombrit l’esprit d’Alexandre et le conduit àse considérer comme semblable àun dieu.92 Le fragment B de l’Alexandréide ne reprend qu’au milieu des fêtes àBabylone, àla fin de la description d’un tournoi organisé en l’honneur d’Alexandre.93 On ne sait donc pas quelle était la quantité de vers dévolue àcet événement, le seul du genre dans les fragments conservés, même si les vers survivants laissent penser qu’elle était assez limitée. L’auteur tchèque aen tout cas ajouté un tournoi là où Gautier de Châtillon n’en décrivait aucun. Ce choix indique àquel point ce sport est une part habituelle, voire indispensable, du monde aristocratique tel que l’auteur tchèque se le représente. Comme le relève Alfred Thomas,94 l’auteur présente également ce tournoi comme un divertissement inconséquent. Cela est en conformité avec l’objet du passage, qui est d’illustrer le changement de caractère d’Alexandre. On ne peut pas en tirer la certitude que l’auteur tchèque critique le tournoi de façon absolue. Ulrich von Etzenbach, en effet, garde la même désapprobation des fêtes courtoises de Babylone, et personne n’asongé àle présenter comme un pourfendeur des modes courtoises. La condamnation se limite au cas particulier de Babylone. Tout ce qu’on peut dire du tournoi dans la version tchèque est qu’il est plus présent que dans la version latine. L’épisode babylonien se poursuit sur le sujet des magnifiques cadeaux offerts àAlexandre. Conformément àGautier de Châtillon, l’auteur tchèque énonce ensuite qu’Alexandre avait bien mérité les célébrations de sa victoire parce qu’il l’avait remportée avec un très petit nombre de soldats.95 Il adapte ensuite la référence au roi des Francs faite par Gautier de Châtillon au cas de la Bohême, dans un des passages les plus célèbres de l’Alexandréide.96 92 Livre III, v. 8964–9000. 93 B, v. 172–181. 94 A.THOMAS, Anne’s Bohemia. Czech Litterature and Society, 1310–1420, Minneapolis 1998, p.111. 95 B, v. 220–225. 96 B, v. 226–244: By Bóh uslyšěti ráčil své křestěnstvo hi to zračil, by takýž byl českým králem: úfal bych vto, ž’ by za málem, leč buď Litva, leč Tateři, kakž sú menováni kteří, Besermené nebo Prusi, leč nepotvirzení Rusi přišli by ktakéj přípřětě, jakž by, sě krsta přichopiece, byli svých modl odstúpiece. Hi to by sě státi mohlo, ač by to co juž pomohlo, že Němci, již sú zde hoscie, chtie doždaci, by na moscě Prazě, jehož Bóh snad nechá, nebylo viděti Čecha: hi mohlo sě birž státi, by jich bylo nevídati.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 27 Si Dieu avait bien voulu montrer qu’il avait entendu les demandes des chrétiens, si le roi de Bohême était ainsi, je crois bien que très vite, tous, les Lituaniens, les Tatares, comme on les appelle, les mahométans97 ou les Prussiens, ou encore les Russes schismatiques auraient si peur de lui que, accueillant le Christ, ils abandonneraient leurs idoles. Et il pourrait aussi arriver, avec l’aide de ce roi, la chose suivante: les Allemands, qui sont ici des invités, mais veulent parvenir àce que sur le pont àPrague (ce que Dieu ne permet pas), on ne voie pas un seul Tchèque, il se pourrait que bientôt, on ne les voie plus ici. C’est la référence au présent la plus directe de l’Alexandréide. Elle éclaire la mention des «invités» dans le discours de Darius cité plus haut. La combinaison des deux permet de mesurer qu’il s’agit bien d’une critique de la colonisation allemande et des groupes nouveaux menaçant la position dominante de la noblesse tchèque, en particulier parmi les élites urbaines. C’est une autre confirmation du message politique nobiliaire de l’œuvre. La liste de peuples païens est également intéressante: la présence des Lituaniens et des Prussiens évoque les campagnes d’Ottokar II auprès de l’ordre teutonique, mais ne permet pas de connaître l’opinion de l’auteur sur ces opérations. Le livre Vse termine peu après, et après une centaine de vers du livre VI, le texte devient de plus en plus partiel. Pour nombre des passages suivants, le manque de contexte empêche de fournir un commentaire pertinent. Deux épisodes importants pour le message nobiliaire et chevaleresque du roman peuvent toutefois être cités. Le premier est le bilan de son règne formulé par Darius sur son lit de mort, au livre VII98. Il s’adresse àDieu et lui demande en quoi il amérité d’être assassiné par des traîtres malgré toute sa générosité. Il se demande s’il n’apas douté pendant l’exercice de la justice, s’il s’est assez occupé des veuves ou s’il n’aurait pas failli dans la défense du droit des héritiers. Ce passage résume donc les caractéristiques du bon souverain: des cadeaux aux fidèles, la justice, la miséricorde, la défense des veuves, le fait d’assurer les droits de ses héritiers. Loin de promouvoir un «roi tchèque fort» comme cela apu être écrit, l’Alexandréide demande un roi capable de respecter les privilèges de la 97 Sur cette traduction de Bersermené par «mahométans», voir M.ŠVÁB, Besermené ati druzí včeské Alexandreidě (Kdataci skladby) [Les Besermené et autres groupes dans l’Alexandréide tchèque (sur la datation de l’œuvre), in: Listy filologické 113, 1990, p.146–150. 98 Fragment BM, v. 291–346.
28 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 noblesse, àtravers l’irruption des «héritiers».99 Le dernier passage important est le combat entre Alexandre et le roi indien Porus, au livre VIII.100 Il est mal conservé, mais le peu qui reste indique que l’auteur tchèque suit pour l’essentiel Gautier de Châtillon: Alexandre vainc Porus en combat singulier, mais reconnaît sa force, l’épargne et en fait son ami. Ce comportement entre ennemis est on ne peut plus chevaleresque. Le résumé apermis de constater que l’Alexandréide formule un message social exclusiviste en promouvant la place de la noblesse tchèque en Bohême, tout en proposant un récit de chevalerie classique àbien des égards, inhabituel dans quelques autres. Il convient désormais de mettre en relation ces conclusions avec celles de l’historiographie pour se demander si l’Alexandréide fournit vraiment une preuve de la «non courtoisie» de la littérature tchèque. L’INTERPRéTATION DE LA CHEVALERIE ET DE LA COURTOISIE DANS L’HISTORIOGRAPHIE DE L’ALEXANDRéIDE Le point de vue traditionnel101 s’appuie en grande partie sur la comparaison entre l’Alexander en haut-allemand d’Ulrich von Eztenbach et l’Alexandréide. Cette comparaison est facilitée par le fait que les deux auteurs avaient le même modèle principal, àsavoir l’Alexandreis de Gautier de Châtillon. Le premier est considéré comme «courtois» en ce qu’il présente de nombreuses aventures fantastiques, plusieurs fêtes de cour, donne une place importante aux femmes et àl’amour, et présente les batailles comme une série de joutes où chacun respecte le courage de l’adversaire. L’Alexandréide, au contraire, est considéré comme «non courtois». Il reste dans un certain réalisme, ne présente qu’une seule fête de cour, ne donne que très peu de place aux femmes (nous l’avons vu, une seule bénéficie de l’attention du narrateur: la mère d’Alexandre, Olympias), et présente les batailles comme une mêlée collective, hormis les combats singuliers entre Alexandre et certains des adversaires. Ce contraste dans le degré de courtoisie se retrouve dans l’idéal chevaleresque donné par les deux œuvres. Reprenant l’interprétation de Josef Hrabák,102 Wojciech Iwańczak considère ainsi que l’idéal de l’Alexandréide est celui des «chansons de geste des débuts du féodalisme occidental» alors que l’idéal de l’Alexander est celui des romans courtois du XIIIe siècle. Sans remonter jusqu’aux chansons de geste franques, les autres auteurs reconnaissent cette inversion chronologique: ils considèrent tous que l’Alexandréide correspond àune vision plus ancienne de la chevalerie, bien qu’il ait été écrit après l’Alexander dans la même région géographique et culturelle. Cette chevalerie ancienne aurait pour seul 99 Les veuves et les héritiers sont des nouveautés de la version tchèque: voir Galteri, livre VII, v. 250–305. 100 Fragment Š, v. 16–36 (nombreux vers manquants, et ceux qui restent sont en mauvais état). 101 Défendu, entre autres, par František Svejkovký, in Alexandreida, p.18–19; par IWAŃCZAK, Po stopách, p.222–223, 226; et par THOMAS, Anne’s Bohemia, qui n’effectue cependant pas une distinction trop rigide entre «chevaleresque» et «courtois» et utilise de manière interchangeable les adjectifs prechivalric et precourtly. 102 J.HRABÁK, Česká středověká rytířská epika [L’épopée chevaleresque tchèque médiévale], in: Československé přednášky pro VII. Mezinárodní sjezd slavistů ve Varšavě, Praha 1973, p.159–167.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 29 idéal le guerrier courageux et pieux, par opposition au chevalier courtois qui conserve ces qualités mais en ajoute de nombreuses autres, telles que le comportement àl’égard des femmes, les manières choisies, la beauté physique ou le port de vêtements àla mode. Toutes ces qualités sont au contraire mises en avant par Ulrich von Etzenbach. Une autre différence souvent soulignée entre les deux romans concerne le degré d’ «actualisation» du récit.Ulrich von Etzenbach, comme c’était habituel dans l’art médiéval, adaptait le récit antique àson temps sur le plan culturel: l’équipement, les techniques militaires, le déroulement des fêtes, entre autres, se rattachent bien plus au XIIIe siècle qu’à l’Antiquité. Cependant, il ne renvoyait pas explicitement àla réalité de son temps en dehors de la dédicace, où il fait l’éloge du roi de Bohême, et de quelques autres références àson mécène.103 L’auteur de l’Alexandréide, au contraire, pratique l’actualisation de manière bien plus intense. Eduard Petrů, spécialiste de littérature en vieux-tchèque et éditeur de plusieurs romans de chevalerie, écrit ainsi104 que la matière d’Alexandre ne constitue pour l’auteur qu’un prétexte àdécrire son présent de manière métaphorique. Les renvois aux enjeux de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle sont en effet plus explicites dans la version tchèque. Les passages pointant la nécessité pour le roi de Bohême de limiter l’expansion des Allemands, en rupture avec le reste du récit,105 ont frappé les chercheurs àcet égard. Les vers 1390–1391 sont également très souvent cités àl’appui de cette actualisation: dans un discours àses chevaliers, Alexandre désigne certains par leur nom et cite «Radvan», «Mladota», «Jan», «Radota», des noms slaves qui contrastent avec les noms grecs du reste de l’histoire. Cette occurrence reste cependant isolée, aucun autre nom slave n’apparaît, ni d’ailleurs aucun nom de simple soldat hors de ce passage. Il pourrait s’agir d’une référence précise au contexte d’écriture qui nous échappe. La troisième différence relevée par l’historiographie combine les deux précédentes et concerne le but de chacun des romans. Alors que celui d’Ulrich vise principalement le divertissement et s’adresse àun public courtois friand d’aventures, le roman tchèque viserait plutôt l’édification, faisant abstraction de tous les passages courtois, et s’adresserait àun public moins cultivé, peu au courant des modes courtoises. Alfred Thomas106 va plus loin encore que les historiens tchèques, puisqu’il considère que le rejet de la culture courtoise est une caractéristique partagée par toute la littérature tchèque du Moyen Âge, le début du XVe siècle inclus, alors que ces derniers considèrent les romans de chevalerie tchèques de la seconde moitié du XIVe siècle et du début du XVe comme étant au moins en partie courtois. Les aspects de l’Alexandréide relevés plus haut permettent de constater que cette interprétation est fondée sur des arguments valables, mais doit être nuancée. L’ab103 Les vers 14691–14720 font l’éloge d’Alexandre en insistant sur sa jeunesse et le fait que celle-ci lui aattiré beaucoup d’ennemis, en ajoutant qu’il existe seulement «un prince» qui puisse lui être comparé. L’allusion àla situation de Venceslas II au début de son règne est assez claire. 104 E.PETRŮ, Vzdálené hlasy: studie ostarší české literatuře [Des voix lointaines: études sur l’ancienne littérature tchèque], Olomouc 1996, p.19. 105 Le discours de Darius et les remarques du narrateur àl’occasion des fêtes àBabylone. Voir supra. 106 THOMAS, p.110–124.
30 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 sence de l’amour courtois est aussi frappante qu’indéniable. Seules deux femmes sont abordées avec quelque attention. La première, Olympias, seule figure féminine positive, est présentée comme une épouse vertueuse parfaite, et la notion d’amour ne la concerne absolument pas. Quant àHélène, sa beauté est négative: les guerres déclenchées en son honneur n’avaient aucun sens, selon l’auteur tchèque. Mais tous les éléments autres que l’amour courtois sont susceptibles de nuance. Le problème du divertissement, tout d’abord: l’Alexandréide se présente certes comme une œuvre sérieuse et moraliste, mais le divertissement n’est pas pour autant absent. Ainsi, une grande partie du roman est consacrée àla description de pays lointains et exotiques, aux richesses extraordinaires. La description des batailles ne fait pas l’économie des mises en scène spectaculaires. L’appréciation habituelle sur les combats peut elle aussi être relativisée. L’Alexandréide porte certes àquelques reprises une attention aux malheurs subis par les simples soldats, mais les batailles restent avant tout une succession de joutes, et les combats singuliers occupent l’essentiel des passages consacrés àla guerre, comme chez Ulrich von Etzenbach ou Gautier de Châtillon. La désapprobation des fêtes courtoises et des tournois ne ressort pas aussi clairement de la lecture de l’Alexandréide que ce qui apu être écrit. Enfin, le fait d’actualiser l’intrigue ne signifie pas que l’on s’adresse àun public sans culture courtoise. La diminution du nombre de citations des auteurs classiques découle naturellement du passage àune langue vernaculaire et n’asurtout aucun lien avec une éventuelle insensibilité àla courtoisie. En outre, les nouveautés de l’auteur tchèque s’adressent exclusivement àun public courtois choisi: les discours en direction de la noblesse ou la référence aux campagnes d’Ottokar II signalent que l’on est en présence d’une littérature d’élite destinée àun lectorat très limité, ce qui est la caractéristique essentielle de la culture courtoise. Même en tenant compte de ces nuances, cette analyse souffre d’une importante faiblesse: celle qui consiste àrendre la comparaison chronologique en supposant que l’Alexandréide reflète un idéal chevaleresque «traditionnel» face àun idéal courtois «post-classique». Or, on voit mal comment cela serait possible, étant donné que la chevalerie précourtoise n’est jamais parvenue en Bohême et que la littérature courtoise était implantée dans le pays depuis plus d’un demi-siècle. De plus, chez certains auteurs comme Wojciech Iwańczak, cette chevalerie traditionnelle, liée àla croisade, aurait comme premières valeurs le courage et la piété.107 Cette définition, conforme àune historiographie plus ancienne, ne s’accorde pas avec les analyses actuelles de l’historiographie française ou britannique. Dominique Barthélémy s’est justement occupé de cette chevalerie précourtoise et pose au contraire une opposition, non pas entre chevalerie et religion, mais entre chevalerie et injonctions de l’Église àdestination des guerriers. La première naît en marge des secondes et n’est pas compatible avec l’idéal du croisé.108 Richard W.Kaeuper va dans le même sens en soulignant que la chevalerie dialogue avec les demandes de l’Église tout au long du Moyen Âge sans jamais s’y conformer complètement.109 Pour ces auteurs, l’essentiel dans la chevalerie, 107 IWAŃCZAK, p.223. 108 D.BARTHÉLÉMY, La chevalerie de la Germanie àla France du XIIe siècle, Paris 2012, p.358–360. 109 KAEUPER, p.264–310.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 31 qu’elle soit précourtoise ou courtoise, c’est l’admiration de la prouesse individuelle, dans les tournois comme dans les batailles. Or, les exemples abondent pour montrer que l’Alexandréide correspond pleinement àce modèle et s’inscrit donc tout àfait dans le genre du roman de chevalerie (roman courtois aussi donc, puisque le roman de chevalerie est dès son origine indissociable de la culture courtoise). Plusieurs éléments viennent àl’esprit pour expliquer pourquoi cette interprétation s’est imposée. Premièrement, l’origine de la comparaison entre les deux romans d’Alexandre se situe dans le débat du XIXe et de la première moitié du XXe siècle sur la valeur de la littérature médiévale tchèque et son degré de dépendance àla littérature allemande. Les chercheurs allemands, àcommencer par Wilhelm K.Titz en 1881,110 repris par Hans Holm Bielfeldt en 1951111 insistaient sur la dépendance de l’Alexandréide àl’Alexander d’Ulrich et niaient tout travail original de l’auteur tchèque. En réponse, les historiens tchèques comme Leopold Zatočil 112 ont souligné l’originalité de l’Alexandréide et la créativité de son auteur. Ce débat, même s’il est dépassé depuis une cinquantaine d’années grâce àune meilleure compréhension de la place de l’auteur et de ses modèles dans la littérature médiévale, apu laisser son empreinte en ce qu’il conduisait àexagérer les différences entre les deux romans. Pourtant, hormis les cas évidents de la matière et du modèle latin, ils ont beaucoup en commun: tous deux s’adressent àla noblesse de Bohême, tous deux cherchent àcombiner la narration aux appréciations morales qu’il convient d’en tirer, et tous deux placent la réussite dans le métier des armes au sommet de l’échelle des valeurs. La seconde explication possible vient de l’influence de la Chronique de Dalimil. Comme ce sera exposé en détail plus bas, ce texte produit àla même époque que l’Alexandréide et qui en est proche idéologiquement construit l’image d’une nation nobiliaire tchèque originellement attachée aux traditions guerrières et très crainte de ses adversaires, mais ensuite affaiblie, voire efféminée, par les modes venues d’Allemagne, en particulier les distractions. Dès lors, le risque est de prendre cette argumentation pour une description fidèle du passé alors qu’elle se rapporte au présent, et d’en déduire que les premiers textes de la littérature laïque tchèque se réfèrent àun passé réel dans leur combat contre le transfert de la culture chevaleresque. Pour terminer l’analyse du roman, on peut reprendre en la reformulant la conclusion de Jan Lehár113 qui considère qu’en raison de l’absence d’amour courtois, l’Alexandréide est une œuvre «de cour, mais non courtoise». Si l’on considère, comme on le fait depuis le début de cet article, que la culture courtoise ne se résume pas àune conception des rapports amoureux, mais renvoie àun ensemble d’éléments de dis110 W.K.TITZ, Ulrich von Eschenbach und der Alexander Bohemicalis, in: Jahresbericht der Leseund Redehalle der deutschen Studenten in Prag 1880–1881, Prag 1881. 111 H.H.BIELFELDT, Die Quellen der alttschechischen Alexandreis, in: Deutsche Akademie der Wissenschaften zu Berlin, Veröffentlichungen des Forschunginstituts für Slawistik 1, 1951. 112 L.ZATOČIL, Kotázce závislosti staročeské Alexandreidy na skladbě Ulricha zEschenbachu [La relation entre l’Alexandreide tchèque et le poème d’Ulrich von Eschenbach], in: Časopis pro moderní filologii 27, 1941. 113 J.LEHÁR, Nejstarší česká epika— Dalimilova kronika, Alexandreida, první veršované legendy [Les débuts du genre épique tchèque: la chronique de Dalimil, l’Alexandréide, les premières légendes versifiées], Praha 1992, p.90.
38 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 héroïque.143 Dans le second, l’éloge aun caractère chevaleresque tout aussi prononcé, d’autant qu’il concerne un petit noble extérieur aux grandes familles, ce qui évoque la capacité de la prouesse àeffacer symboliquement les différences àl’intérieur de la noblesse (v. 13–16): C’est Georges, le fils de Stanislav, qui arrêta seul les Hongrois et permit àtous les Tchèques d’échapper àla mort. Le valeureux jeune homme réalisa une véritable prouesse face aux Hongrois et fit montre d’un héroïsme sans pareil. Suit une autre légende héraldique àpropos de Georges.144 Hormis la mention au chapitre 71 de Chval, qui lors d’une bataille contre les Allemands «compta parmi les meilleurs» et obtint pour cela un écot sur son bouclier,145 c’est àpartir du chapitre 87 qu’on observe une concentration des prouesses. Ctibor de Lipnice, Jaroslav de Jablonné, Mutina de Skuhrov, Mutina de Vřešťov, Tasse de Wiesemburk, Peltram de Zebín, Hynek de Dubá,146 Smil, fils de Hoger,147 Jean de Vartemberk, Henri de Lipá, Beneš de Velešín,148 Guillaume Zajíc de Valdek,149 Plichta de Žirotín,150 Ctibor d’Uhersko,151 Guy fils de Hoger et un certain Kamýk152 sont loués successivement, avec une insistance variable. Il faut y ajouter les nombreuses mentions de la bravoure des Tchèques considérés collectivement, du début àla fin du texte. Si la prouesse est essentielle dans la Chronique de Dalimil, ce n’est pas que par sa présence quantitative. Elle est un instrument important dans la construction par l’auteur de l’identité de la noblesse tchèque. Il souhaite dresser le portrait d’une noblesse unie et homogène, sans représenter les conflits internes ni les différences de richesse ou de pouvoir.153 Ce nivellement alieu entre autres par le biais de la prouesse. Les éloges s’appliquent en effet aussi bien àdes membres de grandes familles qu’à des petits nobles (Georges fils de Stanislav, Ctibor d’Uhersko, Mutina de Skuhrov, Mutina de Vřešťov, Kamýk). On retrouve ainsi l’idée que la noblesse peut être fédérée par les valeurs de la chevalerie, dont nous avons déjà indiqué qu’elle existe aussi dans les pays allemands. À côté de la prouesse, l’adoubement, autre fait culturel chevaleresque important, est mentionné dans la chronique, mais seulement àune reprise, au chapitre 89, v.14–15.154 Signalons toutefois le fait, invisible dans la traduction française, que Dalimil utilise plutôt une expression proche de «faire chevalier» (mnoho rytieřóv učini143 Ibidem, p.331. 144 Ibidem, p.334–335. 145 Ibidem, chapitre 71, v. 47–49, p.352. 146 Ibidem, chapitre 87, p.378. 147 Ibidem, chapitre 90, v. 43–44, p.384. 148 Ibidem, chapitre 92, p.385. 149 Ibidem, chapitre 94, v. 33–34, p.388. 150 Ibidem, chapitre 95, v. 9–12, p.389. 151 Ibidem, chapitre 96 v. 33–34, p.388. 152 Ibidem, chapitre 101, v. 3–4 et 7, p.396. 153 Ibidem, p.158–164. 154 Ibidem, p.381.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 39 chu) et ne connaît pas de mot spécifique désignant l’adoubement comme le tchèque actuel (pasování). Un ajout important àl’évaluation de la prouesse dans la Chronique de Dalimil est la Nota od pana Viléma Zajiece. Ce court poème est très proche idéologiquement de la chronique, au point qu’il pourrait en être une annexe, même si rien ne permet de supposer que l’auteur serait le même.155 Il contient un éloge funèbre du chevalier Guillaume Zajíc de Valdek suivi, dans l’un des manuscrits,156 d’un manifeste anti-allemand. Dès la première strophe, le héros est défini comme přietel českého jazyka (ami de la langue tchèque), ce qui reprend l’appréciation de la Chronique de Dalimil sur ce seigneur. Sa première qualité est celle d’avoir défendu vaillamment toute sa vie le pays tchèque contre les Allemands. Ces derniers, au contraire, sont des lâches et doivent recourir àdes stratagèmes déloyaux contre lui, comme le montrent les v. 36–40: C’est pourquoi les Allemands complotèrent, tendirent un piège par lequel ils tuèrent Zajieček [diminutif de Zajíc] afin de prendre le pouvoir en Bohême.157 Cette opposition entre Guillaume Zajíc et la ruse est directement tirée de la Chronique de Dalimil, chapitre 94, v. 34–35: Alors Guillaume Zajíc, qui était de cœur très courageux et mettait, sans ruse aucune, sa langue au-dessus de tout Tout comme la Chronique de Dalimil, la Nota od pana Viléma Zajiece illustre le poids des valeurs chevaleresques dans la noblesse tchèque en train de se construire et le lien établi entre tchéquité et prouesse martiale parmi les écrivains de ce milieu. UNE SEULE VéRITABLE INCOMPATIBILITé ENTRE LA CHEVALERIE ET LA CHRONIQUE DE DALIMIL: LE NATIONALISME S’il est indéniable que la Chronique de Dalimil est imprégnée de valeurs chevaleresques, y compris courtoises, elle ne correspond pas àun élément important de cette éthique, qui est son caractère «interrégional».158 Certes, aux XIVe et XVe siècles, dans le cadre de la construction des États, il est généralement acquis que la chevalerie s’exprime mieux au service du monarque et du pays,159 mais comme l’illustre le 155 Cette proximité était connue au XVe siècle, puisque la chronique et la Nota ont été recopiées dans le même codex àdeux reprises: LEHÁR, Česká středověká lyrika, p.49. 156 Ibidem, p.54. 157 Pro to sú sě Němci sřekli, svá tenata sú polékli, vnich Zajiečka zatratili, aby vČechách mocni bvli 158 BARTHÉLÉMY, p.290. 159 KAEUPER, Chivalry, p.263.
40 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2018 «palmarès» que compte établir Froissart, l’évaluation de la prouesse dépasse toujours les frontières régionales. Un chevalier qui aaccumulé une grande quantité de capital social par la guerre et les tournois peut voir ses performances reconnues partout dans l’Europe latine, dans le cercle sélectif de la sociabilité chevaleresque. Dalimil, qui cherche àforcer le trait pour opposer de manière binaire les Allemands aux Tchèques,160 ne pouvait logiquement pas souscrire àune vision internationale de la chevalerie. Seules les prouesses des Tchèques sont mises en scène dans la chronique. Il est vrai que leurs prouesses sont parfois reconnues par les étrangers, notamment aux v. 19–26 du chapitre 82, lorsqu’Alphonse X de Castille, àl’occasion de son élection comme roi des Romains, donne de nouveaux symboles héraldiques àtrois seigneurs tchèques. Le cas déjà cité de Hynek de Dubá va dans le même sens, puisque ce sont les Allemands qui l’affublent du surnom de Dietrich de Bern. Il en va de même pour les vers, nombreux, qui mettent en scène la réputation guerrière collective des Tchèques auprès des Allemands ou des Milanais. Toutes ces remarques s’appliquent également àla Nota od pana Viléma Zajiece. Ainsi, Dalimil laisse ouverte la possibilité d’un palmarès international de la prouesse mais ne l’utilise qu’en faveur des Tchèques. C’est ce qui distingue fondamentalement sa chronique d’un roman de chevalerie, même si de nombreux passages s’inspirent de ce genre littéraire. Il n’en reste pas moins qu’elle traduit le solide enracinement de la culture chevaleresque et courtoise dans la noblesse tchèque. Elle ne peut pas être employée comme une preuve de la préférence de cette noblesse pour une chevalerie traditionnelle, contrairement àce qu’ont pu affirmer certains historiens en reprenant àleur compte la reconstruction du passé proposée par Dalimil sans la critiquer suffisamment. La morale de Dalimil est bien en relation directe avec son présent, une époque où la chevalerie courtoise faisait partie intégrante des mentalités en Bohême. UNE CONCLUSION SUR LES DEUX SOURCES L’Alexandréide et la Chronique de Dalimil sont les deux principales sources utilisées pour parler d’une résistance des Tchèques àla chevalerie allemande étrangère. Comme on espère l’avoir montré, il y alà un jugement inexact, résultant notamment d’une assimilation de la culture courtoise àl’amour courtois pour l’Alexandréide et d’une lecture partielle de la chronique. Ce que leur lecture montre, c’est au contraire le profond enracinement de la culture chevaleresque courtoise dès les origines de la littérature tchèque. Au début du XIVe siècle, l’enjeu n’est en fait plus le transfert de la culture courtoise. Celui-ci s’est bien produit au XIIIe siècle, et dans un pays bilingue tel que la Bohême, dresser une barrière étanche entre les littératures tchèque et allemande serait inexact: les deux auteurs connaissaient, bien sûr, les genres courtois allemands et la littérature tchèque médiévale n’avait aucun besoin de suivre une évolution de la chevalerie précourtoise vers la chevalerie courtoise comme si elle devait suivre les mêmes étapes que les autres littératures européennes avec une «enfance». Il n’y adonc pas lieu de s’étonner de la «maturité» littéraire de l’Alexandréide. 160 ADDE, La chronique de Dalimil, passim.
PAUL-ANTOINE MéTéIER 41 L’enjeu pour ces auteurs, secondairement sans doute pour l’Alexandréide, était de définir un nouveau groupe social, la noblesse tchèque. En cela, ils suivent bien une tendance européenne, celle du XIVe siècle (et non du XIIe), où se développe progressivement la nation dans l’imaginaire politique161 et où, surtout, la noblesse et la chevalerie amorcent toutes deux un mouvement de fermeture. Dans toute l’Europe latine, l’histoire de la chevalerie aux XIVe et XVe siècles est en effet marquée par une volonté de réserver le statut de chevalier àun groupe nobiliaire réduit, alors qu’en même temps les idéaux et la littérature chevaleresques dépassent de plus en plus largement ce cercle de sociabilité.162 Cette évolution est parallèle àcelle qui voit les débuts d’une volonté de fermeture de la noblesse aux nouveaux arrivants, même si cela ne se réalise en pratique que dans le courant du XVe siècle dans le cas de la Bohême.163 Parler d’états serait anachronique au XIVe siècle. La culture chevaleresque prend toute son importance dans ce cadre. Àdéfaut d’une fermeture juridique, les deux auteurs, sans le formuler explicitement (il ne s’agit pas de textes théoriques), considèrent l’éthique chevaleresque, dont en particulier la loyauté et l’exhibition de la prouesse martiale, comme des valeurs nobles par nature, inaccessibles aux «paysans». Les qualités chevaleresques s’ajoutent ainsi àla haute naissance, àla fonction dans le conseil du souverain et àla langue tchèque comme critères de délimitation de la noblesse. 161 Voir C.BEAUNE, Naissance de la nation France, Paris 1985. 162 KAEUPER, p.122–123. 163 ADDE, La chronique de Dalimil, p.145.