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L'Électorat du Front National : permanences et nouveautés

Perrineau, Pascal

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Perrineau, Pascal

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L'électorat du Front National: permanences et nouveautés Pascal PERRINEAU Fondation National des Sciences Politiques Working Paper n.120 Barcelona 1996 Mon analyse du Front se fonde sur l’étude de l’expression électorale de l’extrême droite en France et en Europe depuis plus de dix ans. Si, aujourd’hui, l’extrême droite française se limitait à l’existence de quelques micropartis et à des résultats électoraux oscillant entre 1 et 2% des suffrages exprimés, on n’en parlerait pas. On en parle parce qu’il y a, depuis des années, des millions d’électeurs qui se retrouvent régulièrement derrière les candidats du Front national. Dans cette réussite durable de l’extrême-droite il y a une forte spécificité française. En effet, ce phénomène n’existe dans aucun pays d’Europe et du monde occidental, à un tel niveau et depuis si longtemps. Même en Autriche, le succès de l’extrême droite est beaucoup plus récent. Par ailleurs, dans la lutte contre l’extrême droite, on s’est contenté pendant des années de stéréotypes ou de manipulations qui nous évitaient de réfléchir. Or, on ne combat bien que ce que l’on comprend bien et ce qui concerne le Front national, on a beaucoup, comme le dit Pierre-André Taguieff, “diabolisé”; ces discours rassuraient ceux qui les tenaient et n’étaient pas entendus par ceux auxquels ils étaient destinés, à savoir ceux qui sont sous la séduction lepéniste. En “diabolisant” le Front national, on se rassurait soi-même et on ne luttait pas efficacement contre le phénomène. Au plan national, je présenterai ce que l’on sait de l’électorat du Front national et de son récent retour qui a surpris lors de la dernière élection présidentielle de 1995. La campagne avait commencé avec un Jean-Marie Le Pen fatigué, ayant connu sa grande période à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix mais qui n’était plus au centre du jeu politique. On disait que l’insécurité et l’immigration, qui avaient été les deux enjeux autour desquels s’était articulé dans une première période le vote Front national, n’étaient plus au coeur de la campagne et c’était vrai dans la campagne telle que l’ont menée les candidats à l’élection présidentielle. C’était beaucoup moins vrai dans la tête des Français. On disait également que les mesures énergiques de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur du gouvernement Balladur, sur le terrain de l’immigration et de l’insécurité avaient coupé l’herbes sous le pied du leader du Front national. Et depuis 1994 un contre-feu efficace, ultra-conservateur, Philippe de Villiers, était né dans le paysage de la droite française. Il est vrai que s’il n’y avait pas eu Philippe de Villiers, Jean-Marie Le Pen aurait peut-être flirté avec les 20% aux élections européennes de juin 1994 et aurait mêlé des clientèles extrêmement différentes. En dépit de toutes ces circonstances apparemment défavorables; Jean- Marie Le Pen a battu tous ses record, 15% des suffrages exprimés et 11,5% des électeurs inscrits, c’est-à-dire plus de 4,5 millions d’électeurs. Cela a débouché quelques semaines plus tard aux élections municipales sur le gain de trois municipalités importantes en Provence-Alpes-Côte d’Azur: Marigname, Orange et Toulon. On Aurait pu estimer , après ce coup de sang, qu’une fois de plus la fièvre allait retomber. Or l’analyse en détail de toutes les élections partielles qui ont eu lieu depuis l’automne 1995 montre que le phénomène ne faiblit pas. Dans celles-ci, le Front national est la seule force politique en croissance par rapport à 1993 et 1988, avec des situations étonnantes et neuves. Dans deux circonscriptions de Seine-et-Marne, département de la région parisienne qui mêle des caractéristiques rurales et urbaines, et qui en conséquence n’est pas une des terres d’élection du Front national, la poussée de l’extrême droite est très vive et si les partis classiques de gauche ou de droite l’ont emporté lors du second tour du 10 décembre, c’est contre un candidat du Front national entre 40 et 45%. Ce sont là des signes préoccupants même si le mouvement social de décembre 1995, l’émotion nationale autour de la mort de François Mitterrand au début de l’année 1996, semblent reporter ce sujet au second plan. Cette tendance à la hausse et cette incrustation dans la vie politique et la société françaises posent problème, au regard des systèmes politiques comparables, les démocraties représentatives en Europe de l’Ouest. L’Allemagne a connu une poussée électorale de l’extrême droite qui ne représente plus rien aujourd’hui. La société britannique n’en connaît aucune au plan électoral. La société espagnole non plus et, pour la société autrichienne, le phénomène est plus récent. Dans la société italienne, le MSI est resté à un niveau beaucoup plus faible pendant des années et quand il a trouvé un débouché électoral, c’est dans une alliance avec la droite libérale qui, à l’occasion de cette “seconde révolution” italienne qu’a été l’implosion du système des partis traditionnels, s’est formée sur les décombres de la Démocratie Chrétienne. La Belgique connaît une percée sensible surtout dans la partie flamande. Les pays d’Europe du Nord ne connaissent pas, sauf sous forme de poussées de fièvre, une implantation l’extrême droite comme la France. Au regard de l’Europe, nous sommes donc une exception. Mais au regard également de notre histoire. Le suffrage universel date de 1848. La France a déjà connu des avancées électorales de l’extrême droite ou du national-populisme. De temps en temps, en effet, comme le disait un des fondateurs de la science politique française, Andrá Siegfried, au début de ce siècle, la France a enregistré des poussées de fièvre nationalistes qui venaient perturber le clivage entre la droite classique et la gauche, en explorant une hypothétique troisième voie nationaliste. Successivement la France a connu Boulanger à la fin du XIXe siècle, les mouvements des Ligues qui d’ailleurs n’ont jamais connu un grand succès électoral dans l’entre-deux-guerres, le mouvement poujadiste et l’entrée en politique du jeune Le Pen en 1956, l’Algérie française autour de Jean-Louis Tixier-Vignancour au début des années 60... Quand en 1984 Le Pen apparaît au premier plan de la vie politique, on n’y a vu qu’un nouveau “prurit nationaliste”. Or, depuis, à toutes les élections, le Front national est présent. C’est une nouveauté au regard de l’histoire électorale française: jamais une extrême droite française n’avait réussi à s’implanter sur une telle durée et à tous les niveaux du système politique. Aujourd’hui le Front national affiche environ 1.500 conseillers municipaux et 240 conseillers régionaux. Au-delà du seul cas du Front national, il faut prendre conscience du lot de dérèglements politiques, sociaux, idéologiques et culturels qu’il exprime. Il n’est qu’une modalité du national-populisme, qui n’est qu’une modalité de ce qu’on pourrait appeler le populisme, le populisme n’étant lui-même qu’une modalité de multiples phénomènes de régression politique auxquels on assiste dans toutes les démocraties occidentales et particulièrement en France. L’aspect préoccupant de ce symptôme est le fait qu’au fond, on s’aperçoit que pour toute une série de thèmes, aussi bien dans l’espace de la droite que dans celui de la gauche, il y a une incapacité à penser le changement de nos sociétés et leur adaptation aux flux de l’internationalisation. Devant le changement nécessaire ou inéluctable, la réaction du corps politique et social est trop souvent celle du maintien du statu quo ou la régression vers de vieilles formules stato-nationalistes. Faute d’une vigueur réformatrice qui proposerait des réponses neuves, nombre de Français se tournent vers le discours d’un “éternel hier” largement mythique qui est celui du Front national. Alors, pour comprendre cette spécificité franco-française, il faut se poser quelques questions simples dont les réponses sont forcément plus complexes. 1) Qui sont ces électeurs? Y a-t-il une permanence sur la dernière décennie ou a-t-on affaire à un nouveau type d’électorat? 2) Où vivent-ils? Le terrain sur lequel ils vivent nous apprend beaucoup de choses sur ce qu’ils sont. 3) Qu’est-ce qui les motive? 4) Quelles sont les nouveautés de la période récente? UN ÉLECTORAT HÉTÉROGÈNE L’électorat de l’extrême droite ne recouvre pas toutes les caractéristiques de la droite poussées à leurs extrêmes; il est un véritable entre-deux entre la gauche et la droite. D’un point de vue sociologique, démographique, ce n’est pas du tout l’électorat de la droite extrême, il emprunte beaucoup de traits sociaux et démographiques à l’électorat de la gauche. Première caractéristique, c’est un électorat jeune et non —comme le stéréotype traditionnel nous l’a fait croire- un électorat de vieux nostalgiques du régime de Vichy. Lors de la dernière élection présidentielle, 18% des 18-24 ans ont voté pour Jean-Marie Le Pen; le phénomène s’accentue d’ailleurs, car ils n’étaient que 10% en 1984. De plus en plus de jeunes votent Jean-Marie Le Pen: 18% des 18-24 ans, 18% des 25-34 ans (cf. sondages post-électoraux de la SOFRES). La seule tranche d’âge à l’abri est celle des 65 ans et plus, dans laquelle fonctionne encore le souvenir de la Seconde Guerre mondiale et des alliances compromettantes nouées par les prédécesseurs de Jean-Marie Le Pen avec Vichy et l’occupant allemand. Dans les tranches d’âge où ne fonctionnent plus ces tabous historiques, le vote Le Pen ne rencontre plus aucun interdit. Dans les entretiens semidirectifs menés avec des jeunes électeurs lepénistes, à aucun moment n’interviennent se sont complètement érodés et déstructures dans cette jeune génération et c’était peut-être inéluctable. Deuxième caractéristique, la poussée lepéniste est beaucoup plus forte chez les jeunes hommes que chez les jeunes femmes. Quelques thèmes apparaissent, articulant, chez des jeunes, qui sont souvent peu politisés, leur demande à l’offre “Jean-Marie Le Pen”: d’abord chez des jeunes adolescents en pleine crise d’identité et de repères, une virilité agressive qui d’ailleurs peut faire écho à des composantes machistes de cultures locales ou régionales. C’est un thème fort: “il en a”. L’aspect tonitruant et scandaleux du leader du Front national, loin ici de le desservir, devient un des éléments du lien qui se noue Jean-Marie Le Pen et certains jeunes électeurs. Ensuite, la génération des adolescents d’aujourd’hui a un discours dans lequel on recense —et ce au dire de plusieurs psychanalystes qui écoutent sur le divan la parole de jeunes adolescents en difficulté-la perte des repères, et en particulier toute une génération de fils sans pères assumant leur fonction paternelle. Un psychanalyste comme Tony Anatrella note combien “la société actuelle est malade de l’image du père” et la fonction parentale laissée souvent en déshérence (cf. Interminables adolescences, Cerf/Cujas, 1994; Non à la société dépressive, Flammarion, 1993). Les dégâts engendrés par ces évolutions sur toute une génération d’adolescents sont majeurs et font entendre leurs échos bien au delà de la seule scène du privé. En analysant cela à partir d’un tout autre matériel que celui de la psychanalyse, on voit que Le Pen peut apparaître et apparaît explicitement parfois comme une “autorité de substitution”. Des rapports forts peuvent ainsi s’articuler entre ces jeunes électeurs et le Front national ou Jean-Marie Le Pen: on est bien loin du fascisme, du néofascisme, car ce lien ne recèle qu’un aspect politique mineur. Cet écho lepéniste chez les jeunes hommes au chômage, Jean-Marie Le Pen dépasse les 20%, dans ces couches où la déstructuration est non seulement personnelle mais aussi sociale. Le Front national s’est évidemment posé le problème de transformer l’essai à l’égard de la jeunesse son objectif, développé avec le Front national de la Jeunesse (FNJ), consiste, à partir de l’année 1996, à orienter son action essentiellement en direction des lycéens, sachant que les jeunes sont de plus en plus déboussolés, à la recherche de repères, et que c’est là qu’il faut agir pour le renouvellement électoral. Bien sûr, une majorité de jeunes continue de trouver que le Front national est un parti dangereux, mais presque 20% des jeunes votent pour lui et cela soulève le problème de l’éducation civique, où l’échec de l’enseignement en France est patent. Nous ne savons pas parler cité, collectif, ville, politique, rapport aux autres aux autres aux enfants et aux adolescents. Par ailleurs, il y a le problème de la culture politique et de l’érosion des tabous vis-à-vis de la Seconde Guerre mondiale que l’on évoquait plus haut. La génération qui les incarnait est en train de disparaître. La politique de la France à la fin de la IVe et tout au début de la Ve République était animée, structurée et incarnée par des hommes dont la légitimité s’était faite dans les combats de la Seconde Guerre mondiale (Charles De Gaulle, Jacques Chaban-Delmas, François Mitterrand, Gaston Defferre...). Aujourd’hui les hommes au devant de la scène politique sont des hommes nés dans les années 40 et 50, formés dans bien d’autres combats que ceux de la dernière guerre. Après l’âge, la deuxième caractéristique de l’électorat de Jean-Marie Le Pen est le sexe. Depuis le début et quelles que soient les générations, Jean-Marie Le Pen fait un score beaucoup plus fort chez les hommes que chez les femmes: à la dernière élection présidentielle, 19% des hommes français ont voté Le Pen contre 12% des femmes. On voit comment, dans l’électorat féminin, qui représente la majorité du corps électoral, les valeurs du libéralisme culturel , le “féminisme ordinaire”, acquis avec les mesures prises en particulier par Simone Veil dans les années soixante-dix et continuées sous la gauche, ont constitué une véritable culture. Cette population est par conséquent plus distante à l’égard du message du Front national, message traditionaliste de répartition des rôles entre hommes et femmes et où le machisme est patent. Troisième caractéristique, qui évolue beaucoup dans la période récente l’électorat de Le Pen est interclassiste. Au début de la période, s’il plongeait ses racines dans tous les milieux sociaux, le bastion était constitué surtout d’un milieu social en pointe, celui de la petite et de la moyenne bourgeoisie indépendante, c’est-à-dire le monde du travail indépendant, du commerce et de l’artisanat, et de la PME et de la PMI. C’était l’électorat de Poujade de 1956 et de “fer de lance” de la plupart des mouvements nationalistes depuis la fin du XIXe. On sait que le “monde de la boutique” a toujours été séduit par les forces du national-populisme, pas seulement par son contenu politique, mais surtout par l’anti-fiscalisme et l’anti-étatisme qu’il représentait. C’est au fond l’électorat d’extrême droite des années 1984-1986, c’est-à-dire une clientèle de la droite classique qui se radicalise, qui considère que le RPR et l’UDF ne savent pas se faire entendre face à une gauche gouvernante considérée comme illégitime. Certains de ces électeurs reviendront par la suite au RPR et à l’UDF dans les grandes échéance électorales. Un deuxième âge sociologique de l’électorat, 1988-1989, voit s’opérer pour la première fois le mariage du monde de la boutique et du monde de l’atelier. Nouveauté! Jean-Marie Le Pen commence, tout en gardant l’essentiel du monde de la boutique, à faire des scores non négligeables dans les milieux populaires, ouvriers et employés. Une troisième période a commencé en 1993, s’accentuant radicalement en 1995: la dynamique Chirac reconquiert un électorat classique de la droite, le milieu des travailleurs indépendants. De la présidentielle de 1988 à la présidentielle de 1995, Le Pen va perdre 13 points chez les commerçants et les artisans, et 12 points chez les professions libérales. une forte dynamique de Chirac, se repositionnant sur un message politique différent de celui de 1988, reconquiert une partie de cet électorat. Et si seul ce mouvement social avait été enregistré, on aurait assisté à une érosion forte de Le Pen. Mais en même temps qu’il connaissait dans ce milieu spécifique la concurrence chiraquienne forte, il enregistrait une poussée extraordinaire jamais connue pour un candidat d’extrême droite dans les milieux populaires. Par rapport à 1988 il progresse de 12 points en milieu ouvrier, de 13 points dans le milieu chômeur, ce qui l’amène à 30% des ouvriers, et 25% des chômeurs. En 1995-1996 Le Pen peut affirmer, comme cela est écrit régulièrement dans National Hebdo: “nous sommes devenus le premier parti ouvrier, nous sommes le parti de la classe ouvrière”. 30% en milieu ouvrier, devant Jospin, 21%, Chirac, 19%, Balladur, 9%, et Hue, candidat du parti qui a construit son identité politique sur l’image du “parti de la classe ouvrière”, 8%. En milieu chômer, premier avec 25% devant Jospin, 21%, Chirac, 17%, Balladur, 11%, Hue, 10%. Quant à Arlette Laguillier, candidate d’un trotskysme trés ouvriériste, elle ne réunit modestement que 5% des suffrages ouvriers ou chômeurs. Jamais, et c’est une grande nouveauté dans l’espace européen comme dans l’histoire électorale française, les milieux populaires n’avaient été à ce point séduits par l’extrême droite en France. Cela pose bien sûr la question de la riposte en termes différents des années 1984-1985 où il ne s’agissait pas de la même clientèle, et, aujourd’hui, aucun courant d’extrême droite en France. Cela pose bien sûr la question de la riposte en termes différents des années 1984-1985 où il ne s’agissait pas de la même clientèle, et, aujourd’hui, aucun courant d’extrême droite n’a une telle base populaire en Europe. Cette forte popularisation est sensible à trois autres niveaux. Tout d’abord, chez les gens qui ont un niveau d’instruction supérieur, Le Pen baisse et n’attire plus en 1995 que 9% des électeurs ayant un niveau d’éducation supérieure. En revanche, il est très influent chez les Français ayant in niveau d’éducation primaire (14%), secondaire (17%) ou de caractère technique et commercial (21%). Ensuite, le leader du Front national enregistre une progression très forte dans des milieux culturels jusqu’alors étroitement associés à la gauche: +5 points de 1988 à 1995 chez les catholiques non pratiquants (où il atteint 18% en 1995) et +9 points chez les électeurs sans religion où il rassemble en 1995 14% des suffrages. L’explosion de Le Pen se fait maintenant au coeur même de l’électorat traditionnel de la gauche; en revanche dans le noyau dur de la droite, chez les catholiques pratiquants réguliers, Le Pen est en baisse (-4 points) et ne rassemble plus que 10% des suffrages. Le monde des catholiques réguliers est aujourd’hui bien plus proche du message de tolérance diffusé par la Conférence épiscopale de France que des quelques activistes de l’intégrisme catholique appartenant à l’appareil du Front national. À cet égard, l’électorat du Front national est très différent du parti dans lequel on retrouve un nombre non négligeable d’individus formés dans l’intégrisme catholique. Enfin, dernier niveau où l’évolution de l’électorat est troublante, le niveau politique. Jean-Marie Le Pen connaît une poussée forte chez électeurs qui se définissent comme étant de gauche ou du “marais”. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on peut à la fois se dire de gauche et voter Le Pen. La dynamique la plus récente du vote Le Pen se fait pour l’essentiel en dehors de l’espace politique de la droite. Il y a là le signe de la profonde implosion des repères qu’on est en train de vivre aujourd’hui avec un déplacement du centre de gravité idéologique de l’électorat Le Pen. Certes 53% des électeurs de Le Pen se disent de droite aujourd’hui mais n’y en a que 53%. Le reste se réclame du centre (29%) ou de la gauche (18%). UN ÉLECTORAT DES CONCENTRATION URBAINES Quand on cherche è répondre à la question: où vivent-ils?, on voit que la France lepéniste n’est pas une France de forte logique politique. La carte du lepénisme, sur l’ensemble des départements français, présente des zones plus noires que d’autres, ce sont celles où le niveau de Le Pen est le plus fort. Ce n’est pas une carte de droite, ou de gauche ou d’extrême droite. Ce n’est pas une carte de gauche: on y retrouve beaucoup de régions de droite, on n’y retrouve pas tout l’Ouest intérieur qui est pourtant un bastion de la droite. Ce n’est pas une carte de l’extrême droite, celle du mouvement Poujade en 1956 était largement inverse de celle du lepénisme des années 80 et 90. C’est donc une carte qui n’a aucune cohérence politique, au regard de l’histoire politique française. En revanche, si elle n’obéit pas à une logique politique, l’implantation de Le Pen obéit à de très fortes logiques sociales. Cette France qui associe des régions de gauche comme le Nord-Pas de Calais ou ce qui reste de la “ceinture rouge” parisienne et des régions de droite comme l’Alsace, a un profit social extrêmement typé. D’abord, c’est le territoire des grandes concentrations urbaines, des grandes concentrations de populations étrangères, même si le lien est plus compliqué qu’il n’y paraît entre la présence étrangère et le vote Front national. C’est également, dans une large part, le carte de la poussée de la petite et moyenne délinquance. C’est sur ce terrain, de ce que j’ai appelé naguère “les inquiétudes urbaines”, que l’électorat du Front national prospère, même si maintenant on assiste à un mécanisme de contagion des peurs urbaines parfois bien au delà des noyaux urbains. part de citoyens qui ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la société permissive des années soixante-dix. Cet électorat à la recherche de repères est en même temps porteur d’un potentiel fort de contestation et de rupture. Une grande enquête faite chaque année par la Sofres sur les tendances idéologiques des Français, leur demande de s’autodéfinir: plutôt gaulliste, plutôt socialiste, plutôt révolutionnaire... L’électorat qui se définit comme étant le plus révolutionnaire est celui d’Arlette Laguillier, et au même niveau celui de Le Pen, bien devant celui de Hue et de Jospin. Il y une forte dimension de fronde sociale dans l’acte de voter Le Pen. LES MÉCANISMES DE NOUVEAUTÉ Le Pen a donc perdu un peu dans les clientèles de droite, mais se nourrit auprès de la gauche. Ce n’est pas définitif, cela peut bouger, particulièrement dans une période où la droite, une fois confrontée aux épreuves de gouvernement, connaîtra l’érosion. La faiblesse de Le Pen, c’est qu’il n’a jamais eu en même temps les deux clientèles, la désespérance populaire d’une partie du “peuple de gauche” qu’il exploite massivement, et la radicalisation de certaines couches de la “droite de toujours” qui sont revenus à Chirac. Mais où vont aller les déçus du chiraquisme? À gauche ? Mais la gauche retrouvera-t-elle une virginité politique telle qu’elle pourra capter ces déçus du chiraquisme? À droite? Quelle sera la capacité des voltigeurs de la droite classique (Alain Madelin, Philippe Séguin) à garder dans le troupeau les “brebis égarées”? L’abstention? Ou alors le vote en faveur du Front national? Reste la capacité politique à fidéliser ces flux de déçus. La force et la faiblesse de Le Pen était que le leader du Front national savait séduire mais que derrière la séduction se profilait la violence. Violence des mots, violence des comportements. Cette phase du lepénisme personnalisé n’est pas close mais vient de connaître une évolution récente. Et cela pour plusieurs raisons. D’abord le Front national du début n’était rien en dehors de Le Pen... Aujourd’hui, ce n’est pas le parti communiste après la guerre, ce n’est pas la contre-société communiste que décrivait Annie Kriegel dans les années cinquante, mais c’est devenu un appareil non négligeable avec un corps d’élus, un appareil militant et de multiples pseudopodes autour, insérant peu à peu le parti dans le corps social. Dans les élections locales, le Front national faisait naguère des scores sensiblement plus modestes essentiellement parce qu’il n’avait pas de relais pour sentir les enjeux locaux. Aujourd’hui il a des élus et des militants qui font remonter les préoccupations des sociétés locales vers l’appareil et il a la capacité ici et là d’y répondre. C’est particulièrement lisible sur l’enjeu corruption en Provence et Côte d’Azur. Sur le plan des enjeux nationaux, il y a plutôt une érosion de Le Pen qui est freiné par la dynamique Chirac de reconquête du “monde de la boutique”. Mais sur les enjeux locaux, qui reviennent premier plan à l’occasion d’élections municipales. avec un personnel politique susceptible de les porter et d’apparaître comme des hommes ou des femmes neufs, le Front national peut apparaître en position de force. L’enjeu corruption, par exemple, est décisif dans le Var où le score du Front national au premier tour, et sa victoire au second tour, ont pris les appareils classiques complètement à contre-pied. Mais surtout la dernière élection présidentielle a révélé un phénomène nouveau. On pose régulièrement la question, après les élections présidentielles: “Avez-vous voté en fonction de la personnalité des candidats, en fonction de leur programme ou en fonction de leur étiquette politique” Les électeurs votent en fonction du programme pour 45% d’entre eux; en fonction de la personnalité: 26% ; en fonction de leur étiquette politique, 25%. Chez Le Pen la dimension de la personnalité était essentielle; aujourd’hui c’est l’électorat qui vote le moins, avec celui de Robert Hue, pour la dimension de la personnalité, mais le plus pour le programme. Ce que l’on met derrière le programme, bien sûr, est bien sûr assez flou, mais on voit bien comment au lepénisme très personnalisé des années 80 est en train peu à peu de se substituer ce que l’on ne peut plus appeler simplement un lepénisme mais une véritable séduction pour des éléments de programme du Front national. On mesure ainsi, après en avoir recensé les effets positifs, les effets pervers des alternances extrêmement précipitées que la France a connues à rythme accélérée depuis quinze ans: changements de 1981, de 1986, de 1988, de 1993 et de 1995. Ces alternances, qui sont importantes pour l’implantation de la culture démocratique en France, ont des effets pervers évidents, c’est-à-dire que les gens, au cours de leur vie électorale, ont l’impression d’avoir tout épuisé: la gauche, version dure du premier septennat, version plus douce avec Balladur. Nombre d’électeurs ont l’impression d’avoir tout essayé. Le Front national peut alors apparaître comme une “troisième voie”, qui n’a pas été essayée. Et ce thème de la troisième voie, avec leur intuition politique les élites du Front national l’ont bien comprise. Cela entraîne à l’intérieur de l’appareil un vrai débat mais la jeune génération -autour de Samuel Maréchal, dirigeant du FNJ- a bien compris qu’il fallait répondre à cette nouvelle base et à ces nouvelles demandes, c’est-à- dire sortir de l’extrême droite, articuler un message “ni droite ni gauche”, et poser autrement la question sociale. Et dans le vieil appareil, le débat est lancé avec ceux pour lesquels l’appartenance à la droite extrême est un credo. La réponse dépendra, d’une part, de la capacité de la gauche et de la droite républicaine à reconquérir cet électorat populaire, d’autre part, de la capacité de la l’appareil du Front national à tenir les deux bouts de la “chaîne électorale”: le monde de la boutique, radicalisé à droite et le monde de l’atelier, vecteur d’une protestation de gauche déçue. Dans ce dispositif, quelle est la force de l’idée nationale? Nous sommes à une période où tout un système d’identités qui donnait du sens au combat politique est en train de disparaître. D’abord les identités sociales. Le conflit gauche-droite s’enracinait dans un clivage de classe entre prolétariat et bourgeoisie. Cette conscience de classe disparaît. Les identités territoriales et culturelles s’obscurcissent. Les identités familiales et la transmission familiale se sont profondément recomposées: l’éclatement de la famille élargie, l’instabilité du lien matrimonial, le développement des familles monoparentales, le déficit ou la difficulté à transmettre des valeurs en témoignent. Une spécialiste de la socialisation politique, c’est-à-dire de la transmission des valeurs et des attitudes politiques d’une génération à l’autre, Annick Percheron, montrait comment dans les années quatre-vingt les parents transmettent de plus en plus des questions et des incertitudes, de moins en moins des réponses. On pourrait ne pas s’alarmer si d’autres identités, transversales, générationnelles, féminines, ou bien supranationales, mondialistes, se mettaient en place pour redonner du sens au combat politique. Mais on voit bien que pour le moment cela n’est pas le cas. Comme le disait Gramsci, la crise c’est quand le vieux meurt et que le neuf hésite à naître. Au milieu du gué qu’est-ce qu’on fait? Certains regardent vers l’avenir et cherchent à penser l’avenir; d’autres se tournent vers la rive qu’ils viennent de quitter, en l’idéalisant d’ailleurs, c’est le mythe de l’âge d’or: le fantasme du retour de la lutte des classes à gauche, et le fantasme de l’identité nationale à droite. Et dans ce trouble Le Pen a réussi à réactiver cette identité nationale comme identité de substitution à l’ombre de laquelle on peut d’une certaine manière se reposer et trouver du sens. Carte 1 Carte 2