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Contribution de Luis García Ballester à l'histoire intellectuelle de la médecine médiévale

Jacquart, Danielle

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Jacquart, Danielle

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DYNAMIS. Acta Hisp. Med. Sci. Hist. Illus. 2001, 21, 465-469. Contribution de Luis García Ballester à l’histoire intellectuelle de la médecine médiévale DANIELLE JACQUART (*) BIBLID [0211-9536(2001) 21; 465-469] Fecha de aceptación: junio de 2001 Il est difficile d’évoquer l’œuvre d’un éminent collègue disparu, de manière impersonnelle, lorsque ce collègue fut aussi un ami. On me permettra donc de brièvement rappeler quelques souvenirs. Ils m’aideront à dépasser le chagrin de l’absence, afin d’être en mesure d’écrire ces quelques lignes, dont le lecteur attend sans doute qu’elles restent dans le domaine neutre de l’appréciation scientifique. Ma première rencontre avec Luis García Ballester remonte à 1972, lors du congrès international de philosophie médiévale, qui se tint à Madrid, Cordoue et Grenade. Je n’étais moi-même qu’une timide débutante, impressionnée par cette rencontre avec un jeune et brillant historien de la médecine que mon maître Guy Beaujouan estimait beaucoup. Luis García Ballester avait subi la veille ou l’avant-veille une intervention chirurgicale et il venait participer au congrès, appuyé sur une canne: d’emblée, j’avais saisi le courage de l’homme et son élégante pudeur. Les rencontres suivantes —trop rares— furent toujours des moments lumineux: le colloque d’Alep sur la science arabe et nos promenades dans le souk de Damas à la recherche du Canon d’Avicenne; les neiges de Toronto et, cette même année 1989, l’admirable colloque de Barcelone, qui a gravé un souvenir (*) Professeur à l’École Pratique des Hautes Études. Section des Sciences Historiques et Philologiques, Sorbonne. 45-47, rue des Écoles. 75005-Paris. 466 DANIELLE JACQUART DYNAMIS. Acta Hisp. Med. Sci. Hist. Illus. 2001, 21, 465-469. inoubliable dans la mémoire des participants; enfin, Tel Aviv et Jérusalem, où nous étions les invités de Ron Barkaï. Je me réjouissais de revoir Luis García Ballester à Montpellier en mai prochain [2001]: l’occasion en est cruellement manquée. Il me reste ainsi quelques flashes amicaux, au cours desquels il était toujours question d’histoire de la médecine au Moyen Age, mais avec toute la dimension humaine qu’exigent à la fois ce sujet et une vie de chercheur consacrée à la lecture de manuscrits médiévaux. Entre ces rencontres, espacées dans le temps, le lien était continuellement maintenu par des échanges de lettres et par l’envoi régulier des volumes des Arnaldi de Villanova Opera Medica Omnia, auxquels Luis García Ballester a consacré tant d’énergie, de passion et de soin obstiné. Les dix volumes parus entre les Aphorismi de gradibus (1975) et le Tractatus de intentione medicorum (2000) —deux éditions dues au fidèle collaborateur et ami Michael McVaugh— sont sur les rayons de ma bibliothèque et suscitent l’envie de mes collègues parisiens. Entreprise exemplaire par sa régularité et sa fiabilité scientifique, l’édition des œuvres médicales d’Arnaud de Villeneuve constitue sans doute l’une des contributions majeures des dernières décennies à notre connaissance de la vie intellectuelle au Moyen Age. Elle offre aussi une excellente base de réflexion sur ce qu’est la médecine, en tant que science et pratique, toutes époques confondues. Arnaud de Villeneuve combinait l’expérience humaine de la pratique auprès de patients illustres et exigeants aux qualités d’un intellectuel de haut vol. Mais il était surtout un homme «engagé», comme nous dirions aujourd’hui: engagé dans la vie politico-religieuse de son temps, comme dans son enseignement médical, où il mettait quelque passion à défendre ses idées. Le Commentum supra tractatum Galieni de malicia complexionis diverse, édité et commenté en 1985 par Luis García Ballester, en collaboration avec Eustaquio Sánchez Salor, donne la mesure de l’homme et du maître qu’était Arnaud de Villeneuve(1). Contrairement aux (1) ARNALDUS DE VILLANOVA. Commentum supra tractatum Galieni de malicia complexionis diverse. Editio et commentaria Luis García Ballester et Eustaquio Sánchez Salor, Barcelona, Universitat de Barcelona (Arnaldi. de Villanova Opera Medica Omnia, vol. XV), 1985. 467 Luis García Ballester (1936-2000), in memoriam DYNAMIS. Acta Hisp. Med. Sci. Hist. Illus. 2001, 21, 465-469. traités rédigés avec la recherche et le soin formels rencontrés habituellement sous la plume d’Arnaud, ce Commentum est le probable reflet d’un cours, d’une lectio, entrecoupée de quaestiones, donnée par l’un des maîtres en médecine les plus renommés du Moyen Age. La violence verbale n’y est pas absente, pour ridiculiser ceux qui ne savent pas lire Galien et farcissent l’esprit des futurs médecins d’interprétations hâtives et erronées. La stulta falsitas, la rudis ignorantia de ces alienati homines, qui isolent dans la fièvre deux types de chaleur, forment la cible directe des passages polémiques de l’œuvre. La longue introduction —qui inclut en son milieu une étude linguistique confiée à Eustaquio Sánchez Salor— constitue, à bien des égards, un modèle de présentation d’un texte universitaire médiéval, en même temps qu’elle rappelle qu’à Luis García Ballester les historiens de la médecine doivent de nouveaux concepts, entrés désormais dans leur cadre de réflexion. La première partie de l’introduction reprend l’idée de l’importance du «nouveau Galien», présentée initialement dans la revue Dynamis en 1982(2). Cette expression servait à caractériser une étape importante dans la médecine médiévale: le moment où les universitaires, à la fin du XIIIe siècle, se mirent à souhaiter retrouver la pensée de Galien à travers les œuvres du corpus traduites dans la seconde moitié du XIIe siècle, pour certaines à partir de l’arabe par Gérard de Crémone à Tolède. La lectio sur le De malicia complexionis diverse, donnée probablement entre 1292 et 1295, s’intégrait ainsi dans cette promotion des œuvres galéniques, dont Arnaud de Villeneuve fut l’un des protagonistes à Montpellier et qu’il concrétisa de manière encore plus significative par son intervention dans l’élaboration du programme d’études fixé par la bulle de Clément V en 1309. Cette attention portée au «nouveau Galien» n’était ni exclusive d’une utilisation de concepts issus de la médecine arabe, ni dissociable d’une conception de la médecine qui en faisait avant tout une pratique. Les implications sociales allèrent de pair avec ce développement de la (2) GARCÍA BALLESTER, Luis. Arnau de Vilanova (c. 1240-1311) y la reforma de los estudios médicos en Montpellier (1309): el Hipócrates latino y la introducción del nuevo Galeno. Dynamis, 1982, 2, 97-158. 468 DANIELLE JACQUART DYNAMIS. Acta Hisp. Med. Sci. Hist. Illus. 2001, 21, 465-469. médecine universitaire. Il ne s’agissait pas de promouvoir une science médicale coupée des réalités concrètes de la pratique, mais de faire en sorte que tous les actes menés par les médecins auprès des patients fussent justifiés par une claire compréhension des principes galéniques. L’étude des liens entre l’enseignement doctrinal et la diffusion sociale de la médecine universitaire fut, en effet, une constante des recherches de Luis García Ballester(3). Adoptant une définition de la médecine qui, comme l’a montré ultérieurement Michael McVaugh, devait plus à Avicenne qu’à Galien lui-même, Arnaud de Villeneuve considérait que la théorie était au service exclusif de l’acte thérapeutique ou, pour reprendre les mots de Luis García Ballester: «Los componentes especulativos —la doctrina en la terminología de Arnau— sólo son aceptables en la medida que se ponen al servicio de la actividad terapéutica concreta del médico»(4). Après l’analyse linguistique menée par Eustaquio Sánchez Salor, qui confirmait que le Commentum était le probable reflet d’un cours, mis par écrit à partir de notes d’auditeurs, Luis García Ballester reprenait la plume pour entrer dans le détail de l’explication et du sens de ce texte arnaldien. Les traits principaux étaient alors dégagés en des pages qui constituent une belle leçon d’histoire de la médecine. Il était ainsi montré que les accents très polémiques du Commentum visaient des adversaires qui n’avaient rien d’imaginaires et que d’autres œuvres d’Arnaud signalaient: d’une part des empiriques, refusant une médecine rationnellement fondée, une ars seu regula rationis, en accord avec l’enseignement d’Hippocrate et de Galien, d’autre part des partisans des positions soutenues par Averroès dans ses œuvres médicales, souvent en rupture avec la tradition galénique et avicennienne. Que l’on ne s’y trompe pas, cet «averroïsme» médical n’avait que peu à voir avec l’averroïsme (3) Cette approche est clairement définie dans son introduction aux Actes du colloque de Barcelone de 1989: GARCÍA BALLESTER, Luis; FRENCH, Roger K.; ARRIZABALAGA, Jon; CUNNINGHAM, Andrew (Eds.), Practical medicine from Salerno to the Black Death, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, pp. 1-29. (4) ARNALDUS DE VILLANOVA, note 1, p. 73. Sur l’influence de la définition donnée par Avicenne, voir l’introduction de Michael McVaugh à l’édition du ARNALDUS DE VILLANOVA. De intentione medicorum, Barcelona, Universitat de Barcelona (Arnaldi. de Villanova Opera Medica Omnia, vol. V.1), 2000. 469 Luis García Ballester (1936-2000), in memoriam DYNAMIS. Acta Hisp. Med. Sci. Hist. Illus. 2001, 21, 465-469. philosophique, si ce n’est sa proposition de solutions inédites et difficilement acceptables telles quelles. Dans le Commentum, c’est la définition de la fièvre qui est au centre de la polémique. Parmi les adversaires montpelliérains d’Arnaud, postulant l’intervention de deux types de chaleur dans la ligne de l’enseignement d’Averroès, se trouvait probablement Bernard de Gordon lui-même. Mais, ainsi que le montrait Luis García Ballester dans la troisième partie de son introduction, les polémiques relatives à la question de la fièvre ne formaient que la surface d’un enjeu plus profond, dont les Aphorismi de gradibus livrèrent ultérieurement l’illustration la plus achevée: expliquer la nature des changements qualitatifs, de telle manière qu’il soit possible de les mettre en chiffres, selon des méthodes applicables à l’action thérapeutique. Poussé jusqu’à son terme dans les Aphorismi de gradibus par la mathématisation des effets des médicaments composés, le système n’était qu’ébauché dans le Commentum par la reconnaissance d’une échelle de degrés au sein d’une caliditas isolée (secundum rationem et non secundum rem) dans la chaleur fébrile. En conclusion de son introduction, Luis García Ballester remarquait que dans son Speculum, écrit plusieurs années après, Arnaud de Villeneuve ne faisait plus allusion à la problématique des degrés de la chaleur fébrile. Etait alors posée la question: «¿por qué tampoco aparecen recogidas en esta obra sus conclusiones sobre las técnicas matemáticas para determinar los grados en las medicinas, tan perfectamente elaborados en los Aphorismi, escritas unos diez años antes?»(5). Le Commentum, comme les Aphorismi de gradibus, nous offrent des instantanés, pris à un moment donné, dans une pensée féconde et en constante quête d’une vérité. Chaque œuvre constitue ainsi l’une des pierres d’un édifice qui prend peu à peu forme, au fur et à mesure que progressent les Arnaldi de Villanova Opera Medica Omnia. Avec la disparition de Luis García Ballester, l’édifice a perdu un architecte éclairé et dévoué. Il revient maintenant aux disciples, qu’il a su former avec tant de science et de chaleureuse attention, de continuer la construction, avec la même rigueur et la même passion. Ce sera sans doute le plus bel hommage qu’ils pourront rendre à la mémoire d’un maître trop tôt disparu. (5) ARNALDUS DE VILLANOVA, note 1, p. 117.