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Quaderns d’Italià 11, 2006 313-326 Encore quelques reflexions sur l’usage des cartes par Petrarque Nathalie Bouloux Université François Rabelais (Tours) CESR Abstract Après avoir rappelé les différents types de cartes en circulation au XIVe siècle ainsi que leurs principaux usages, l’article étudie les mentions faites par Pétrarque des cartes qu’il possédait. Il ne reste aucun témoin de celles-ci, et les citations de l’humaniste ne permettent pas toujours d’identifier avec certitude la nature de ces cartes. Outre des cartes marines, Pétrarque détenait des représentations contemporaines du monde connu et des cartes qu’il tenait pour très anciennes. La manière dont il les utilisait atteste à la fois un usage conforme à ceux de ses contemporains (restitution d’itinéraires, localisation, contemplation de l’espace du monde) mais également plus originaux ( reconstitution de l’espace de l’Antiquité, explication des textes anciens), toujours dans un souci de problématisation du réel. Mots-clefs: Pétrarque, cartographie, usage des cartes, trecento. Abstract After recalling the different types of maps in circulation in the 14th century and their main uses, the article studies those references made by Petrarch to the maps he possessed. There is no remaining evidence of these and the humanist’s references to them do not allow identification of the nature of these maps with any certainty. As well as sea charts, Petrarch owned contemporary representations of the known world and maps he believed to be very ancient. The way in which he used them shows, at one and the same time, usage in accordance with that of his contemporaries (plotting itineraries, location, contemplating space in the world) and also more original uses (reconstituting the space of Antiquity, explaining ancient texts) always with a concern for posing real problems. Key words: Petrarch, cartography, use of maps, trecento. Pétrarque a joué un rôle essentiel dans l’essor de la géographie chez les humanistes du XIVesiècle. Il possédait des manuscrits de géographes antiques qu’il lisait en les annotant avec constance pour mieux en comparer le contenu. Apprenant la géographie de l’espace antique, il a conçu une méthode géographique appliquée à l’espace de son temps et fondée sur le souci de confrontations des
314 Quaderns d’Italià 11, 2006 Nathalie Bouloux textes antiques et modernes.1Il possédait également des cartes, qu’il mentionne dans ses lettres et dans les annotations conservées dans son manuscrit de l’Histoire naturelle de Pline (BNF lat. 6802) et dans le Virgile de l’Ambrosienne. Avant de rappeler ce que l’on sait sur les cartes utilisées par l’humaniste et d’analyser les usages qu’il en faisait, quelques remarques méthodologiques s’imposent. Il convient en effet d’adopter une attitude prudente dans l’utilisation des termes: on peut en effet hésiter à parler de «science», à propos de la géographie médiévale et préférer le terme de «savoir» ou celui de «culture». Le mot de «géographie» n’est pas employé avant la redécouverte de Ptolémée au début du XVesiècle (encore ne s’impose-t-il pas immédiatement). Pétrarque et ses contemporains parlent plutôt de «cosmographia», terme dont la diffusion marque le début d’une autonomisation des savoirs géographiques. Pétrarque a d’ailleurs été l’un des premiers à reconnaître l’existence de spécialistes de la description de l’espace (cosmographi). L’absence du terme de «géographie» ne signifie pas pour autant défaut dans les perceptions et les représentations de l’espace, mais marque, indirectement, l’existence de modes de représentation de l’espace qui ne correspondent pas à une «modernité» scientifique (encore faudrait-il s’entendre sur la notion de modernité) et encore moins «pré-scientifique». Pourtant, dans l’ordre des représentations de l’espace, le XIVesiècle est un moment décisif qui n’a peut-être pas été suffisamment identifié, en partie parce que beaucoup se focalisent sur les effets de la redécouverte de Ptolémée au début du XVesiècle. La cartographie au XIVesiècle en Italie Sans s’étendre trop avant, il convient néanmoins de caractériser, au moins dans ses grandes lignes, ce que l’on sait de l’usage des cartes au XIVesiècle.2Dans l’Italie du XIVesiècle, plusieurs types de cartes coexistent.3Les mappemondes «traditionnelles» (terme plus commode que réellement opératoire) donnent à voir l’ensemble du monde connu entouré d’un anneau océanique conventionnel. La carte d’Hereford (vers 1300) en est un exemple remarquable. Les modèles de ces mappemondes remontent à l’Antiquité tardive. Elles dessinent schématiquement le pourtour des continents, localisent les éléments naturels (montagnes, fleuves, îles) et les principales régions et villes. Le légendaire et le merveilleux, produits d’une culture encyclopédique et de l’essor de la philo1. Sur Pétrarque et la géographie, voir Nathalie BOULOUX, Savoirs et culture géographique en Italie au XIVesiècle, Turhnout: Brepols, 2002 (Terrarum Orbis, 2). 2. Sur l’histoire de la cartographie, voir l’irremplaçable History of Cartography, dir. David WOODWARD et J. B. HARLEY, Cartography in prehistoric, ancient and medieval Europe and the Mediterranean, Chicago-Londres: Chicago University Press, 1987. 3. Les typologies traditionnelles ont été remises en cause récemment. Voir Patrick GAUTIER DALCHÉ, «De la glose à la contemplation, place et fonction de la carte dans les manuscrits du haut Moyen Âge», in Testo e immagine nell’alto medioevo. Settimane di studio del centro italiano di studi sull’alto medioevo, t. 2, Spolète: Centro italiano di studi sull’alto Medioevo, 1994, p. 693-764.
Encore quelques reflexions sur l’usage des cartes par Petrarque Quaderns d’Italià 11, 2006 315 sophie naturelle, sont également présents. Ces cartes sont caractérisées par l’importance des textes (indication des toponymes et légendes plus longues) et des images (vignettes urbaines, dessins de peuples monstrueux, etc.). Elles sont encore trop souvent interprétées comme le résultat d’une vision symbolique et théologique de l’espace, propre au Moyen Age. Cette conception réductrice a depuis longtemps été dénoncée4mais elle continue à être proférée. Ces cartes ont plusieurs fonctions. Elles montrent l’espace de l’histoire humaine depuis ses origines —d’où la présence du paradis terrestre, portion de l’espace réel au Moyen Age— et rassemblent un ensemble de connaissances diverses de nature encyclopédique. Elles jouent un rôle essentiel dans l’enseignement où elles servent notamment de supports mnémotechniques comme le rappelle le rhéteur Boncompagno da Signa dans la Rhetorica novissima (1225): Quomodo possit aliquis provinciarum, urbium, diversorum locorum et fluminibus nomina memorie commendare. Qui desiderat provinciarum, urbium, fluminum et locorum nomina memoria commendare, inspiciat mappam mundi in qua sunt omnes provincie orbis, insule, deserta, famose civitates, maria et flumina cum subscriptionibus suis depictis. Legat etiam Solinum qui partes orbis terrarum nominat et distinguit, ut specificat duodecim mirabilia mundi. Legat philosophos atque poetas, qui de huiusmodi tractaverunt, nec omittat vetus testamentum et historias Romanorum in quibus poterit magnam copiam invenire.5 Cet usage scolaire de la carte remonte à l’époque carolingienne, peut-être même avant. Héritage antique, rôle dans l’enseignement et dans la mémorisation du monde expliquent aussi une de leurs caractéristiques, celle de la superposition des temps sur des cartes qui montrent à la fois l’espace contemporain, l’espace de l’histoire des hommes et celui de l’histoire sacrée. Parce qu’elles rassemblent dans un espace restreint l’ensemble de l’espace connu (même quand elles sont de grandes tailles), elles servent de support à des exercices de méditations religieuses. Elles permettent également de montrer autant 4. Voir les travaux de Patrick GAUTIER DALCHÉ, notamment la conclusion de «La Descriptio mappe mundi» de Hugues de Saint-Victor, texte inédit avec introduction et commentaire, Paris: Études Augustiniennes, 1988, p. 117-127 et «Un problème d’histoire culturelle: perception et représentation de l’espace au Moyen Age», Médiévales, n. 18, 1990, p. 5-15. Voir également la contribution de David WOODWARD dans History of Cartography, op. cit. 5. BONCOMPAGNO da SIGNA, Rhetorica novissima, dans A. GAUDENZI (éd.), Biblioteca iuridica medi aevi, II Bologne, 1892, p. 279. Ce passage se trouve dans la partie de la Rhetorica novissima dédiée aux arts de la mémoire. Pourtant, il ne traite pas de la carte comme un outil mémnotechnique mais comme un support essentiel de l’apprentissage de l’espace du monde et des noms géographiques. La carte est première mais le recours au texte de Solin, un des géographes latins les plus lus, est conseillé, de même l’utilisation de textes non géographiques mais qui contiennent des noms de lieux. Au VIesiècle, lorsque Cassiodore conseillait aux moines de Vivarium d’apprendre la géographie du monde, il procédait exactement à l’inverse et conseillait de partir du texte et de s’aider de cartes. On mesure là la distance parcourue dans l’évolution du statut de l’image. Voir sur le texte de Cassiodore le commentaire de Patrick GAUTIER DALCHÉ, «De la glose à la contemplation…», cit. (cité n. 5).
316 Quaderns d’Italià 11, 2006 Nathalie Bouloux qu’il est possible l’espace contemporain dans un souci d’actualisation des toponymes et d’intégration de régions nouvellement découvertes; plus fondamentalement, elles servent à localiser les lieux du monde et par conséquent, à permettre un repérage et une investigation de l’espace. Toutes ces formes anciennes d’utilisation de la carte perdurent au XIVesiècle, non sans aménagement et nouveautés. La mappemonde dessinée par le cartographe Petrus Vesconte pour Marino Sanudo, auteur d’un traité de croisade, intègre un dessin du pourtour méditerranéen copié sur celui des cartes marines. Le dossier de cartes et de plans de villes rassemblé par Marino Sanudo a pour fonction d’appuyer la stratégie de croisade et d’en assurer la faisabilité. Les cartes marines donnent, elles, une représentation exacte des littoraux méditerranéens et atlantiques: en raison même de leur exactitude, elles ont souvent été jugées comme le meilleur produit de la cartographie médiévale, puisqu’elles se rapprochent de notre perception de l’espace. Il faut établir une distinction claire entre la carte et le portulan qui est un livre de mer contenant des indications nautiques (indications de distance et de direction, points de relâche, approche des ports). Elles ont donc été l’objet d’étude d’une historiographie essentiellement soucieuse de chercher leur origine et de reconstituer leur usage comme outil de navigation. Les premiers témoins remontent à la fin du XIIIesiècle (carte dite Pisane et portulan dit «conpasso de navegare»), mais des textes antérieurs, notamment un Liber de existencia riveriarum et forma maris nostri mediterranei, montrent que l’on doit repousser leur existence au moins à la fin du XIIesiècle, époque où cartes et portulans sortent du monde des marins pour entrer dans la culture des lettrés urbains.6Quant à leur usage en matière de navigation, il semble qu’il faille abandonner l’idée d’une cartographie pratique qui s’opposerait aux mappemondes «théologiques» décrites ci-dessus. Rien ne permet en effet d’affirmer que les cartes marines ont jamais servi à prévoir techniquement la route que devaient suivre les navires: elles ont plutôt servi comme outils de représentation des littoraux, des îles et des mers. C’est dans le milieu des marchands qu’il faut chercher la première diffusion des cartes marines. Je signale, mais sans l’intégrer dans mon champ d’étude, le développement d’une cartographie «régionale», particulièrement importante en Italie, en partie aujourd’hui encore terra incognita. Enfin, il ne faut pas négliger les mappemondes schématiques dessinées dans les manuscrits. On peut identifier deux types, celles qui représentent le monde connu et habité (improprement appelé TO) et celles qui montrent le partage de la sphère terrestre en cinq zones climatiques. Elles ont pour fonction d’exprimer des concepts géographiques et des discussions savantes. Tous ces types de cartes coexistent, sans que leurs utilisateurs ne cherchent à faire prévaloir l’un sur l’autre. Elles sont en fait complémentaires dans leur manière de représenter l’espace et les buts assignés à cette représentation. Si les mappemondes traditionnelles intègrent parfois des formes cartographiques 6. Patrick GAUTIER DALCHÉ, Carte marine et portulan au XIIesiècle. Le «Liber de existencia riverarium et forma maris nostri mediterranei», Rome, 1995.
Encore quelques reflexions sur l’usage des cartes par Petrarque Quaderns d’Italià 11, 2006 317 nouvelles (ainsi la mappemonde dessinée par Petrus Vesconte, ou au XVesiècle, celle réalisée par le camaldule vénitien Fra Mauro), l’inverse est aussi vrai. Les cartes marines s’ouvrent aux espaces intérieurs et aux données encyclopédiques comme le montre le célèbre Atlas catalan (vers 1375). Les cartes possédées par Pétrarque La nature exacte des cartes que possédait Pétrarque est difficile à apprécier dans la mesure où l’humaniste ne les décrit pas, se contentant d’en mentionner l’existence dans ses lettres et dans certaines de ses annotations dans ses manuscrits de Pline et de Virgile. Il convient donc de rassembler le matériel disponible.7 On ne conserve que deux cartes qui ont appartenu à Pétrarque. La première est une mappemonde schématique dessinée dans un manuscrit du XIeou du XIIesiècle contenant le Bellum Iugurthinum de Salluste. Le texte a été lu avec attention par Pétrarque comme en témoignent ses annotations marginales et interlinéaires. Les manuscrits de Salluste contiennent souvent des mappemondes schématiques de l’ensemble du monde connu, en général situées en ouverture du chapitre décrivant l’Afrique. Celle-ci, orientée à l’Est, représente le monde divisé en trois parties, Asie, Europe, Afrique, avec leurs limites. Les détails habituels concernant les noms cités dans la description de l’Afrique sont portés sur la carte. Un souci particulier pour l’Italie, seule région clairement individualisée en Europe (Venetia, Roma, Mediolanum, Papia) laisse penser à une probable origine italienne du manuscrit.8Pétrarque possédait également un exemplaire de la Topographia Hibernica de Giraud de Barri (XIIesiècle) dans lequel est dessiné un schéma cartographique placé à la fin du manuscrit. Il représente l’Irlande et la Grande-Bretagne et constitue à la fois une illustration et un résumé graphique du texte. Pétrarque a annoté ce schéma en en précisant l’orientation (il a inscrit «oriens» en haut). L’humaniste n’a jamais mentionné l’existence de ces schémas, au demeurant assez courants —du moins pour la mappemonde du Salluste. Examinons ce que l’on sait des autres cartes qu’il utilisait. Il possédait avec certitude des cartes marines accompagnées de portulans, attestés à plusieurs reprises dans l’Itinerarium syriacum: Viginti, nisi fallor, passuum milia emensus extentum in undas promontorium, Caput Montis ipsi vocant, obvium habebis et Delphini sive, ut naute nuncupant, Alphini portum, perexiguum sed tranquillum et apricis collibus abditum, inde Rapallum ac Siestrum et nomine Veneris insignem portum, securum ventorum omnium et omnium que sub celo sunt classium capacem, nostrum prope Hericem (habet enim alterum Sicilia). In medio sinus est maris, oportunus fatigatis puppibus.9 7. Je reprends, par commodité pour le lecteur des données disponibles dans ma thèse, op. cit. 8. Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana, LXIV, 18. Analyse et reproduction de la carte dans Sebastiano GENTILE, Firenze e la scoperta dell’America. Umanesimo e geografia nel’400 Fiorentino, Florence: Olschki, 1992, notice 2, p. 29 et fig. 1 b. 9. PETRARQUE, Itinerario in Terra Santa, éd. et trad. Francesco Lo Monaco, 18, p. 46.
318 Quaderns d’Italià 11, 2006 Nathalie Bouloux Ce sont les notations précises de distance, l’attention pour les ports, la référence aux marins qui font nettement penser ici à un portulan, qui était très probablement accompagné de cartes marines, objets devenus facilement accessibles en Italie10 et dont on analysera l’usage par Pétrarque plus loin. Il était en possession de cartes d’un genre tout différent comme l’attestent les quelques mentions dispersées dans ses lettres et ses manuscrits. Il qualifiait certaines d’entre elles de «vetusssimae» et c’est cette ancienneté même qui fait à ses yeux tout leur prix, comme il l’expose dans une lettre envoyée à Boccace (Var. 40). Pétrarque y mentionne le prêt d’un livre (probablement le Pline) et d’une «vetustissima charta», qu’il recommande au soin de Boccace. C’est cette carte (ou une de ces cartes?) qu’il cite à plusieurs reprises dans le Virgile de l’Ambrosienne: Citation 1: Nos autem hoc quantum potuimus scurpulosius inquirentes, tam apud scriptores presertim cosmographos quam in descriptionibus terrarum et quibusdam cartis vetustissimis que ad manus nostras venerunt, deprehendimus locum esse in ipso Ytalie angulo supra sive ultra Ydruntem, qui dictum est Castrum vel Castra Minerve.11 Citation 2: Columpnan Messanam dicunt moderni, sed de hac apud autenticos nihil quod meminerunt legi. Est et Columpna Regia in adverso litore Ytalie, non procul a Regio, cuius et Pomponius in Cosmographia et carte vetustissime meminerunt.12 Citation 3: Iste locus multis facit errorem, nec minus Lucanus 7 «querentibus Timavo» in Patavino agro vel etiam iuxta Aponum, cum querendum sit in Aquilegensi, quod et Plinius ait Naturalis Ystoria 2 libro capitulo 106 et carte vetustissime testantur.13 Une glose dans son manuscrit de l’Histoire naturelle de Pline signale aussi des cartes «cosmographicas»: Attendendum in cartis cosmographis quod in illa quam peninsulam isthmos facit et quam multi Achaiam solam putant. Est primum Peloponensus ad dexteram contra Italiam et supra Chorinthium sinum ubi est Patras. Secundo est 10. Sur ce point, voir Nathalie BOULOUX, op. cit., p. 88-101. 11. Biblioteca Ambrosiana, S. P. 10/27, f. 99 r (éd. en facsimilé, Francisci Petrarcae Vergilianus Codex, Milan: G. Galbiati, 1930). 12. Ibid., f. 96 r., à propos à propos du commentaire de SERVIUS, In Aen, III, 411. 13. Ibid., f. 60.
Encore quelques reflexions sur l’usage des cartes par Petrarque Quaderns d’Italià 11, 2006 319 Achaia in medio ubi est Moton et Coron contra meridiem. Tertia Messenia simulque Laconica contra Orientem, Cretamque insulam ubi mons Maleus. Quarto sinus Argolicus ad Scilleum reflexus ad Arthon ipsumque ad isthmum quo in tractu Argos ipsa est: quamuis in mensura ultima uideatur Peloponensus hec universa comprehendere quasi nomen to <ius> et <…>14 Enfin, dans une lettre adressée à Jean de Parme (novembre 1355), Pétrarque remercie celui-ci et Luchino delle Verme pour l’envoi d’une carte: «… sed totum michi terrarum orbem in membranis descriptum insigni quidem artificio…» (Var. 61). Dans une missive précédente, Pétrarque avait décrit à Jean un arbre «spirituel» en lui conseillant de le mémoriser. Jean de Parme, lors d’un séjour à Gênes, fait réaliser dans un atelier une représentation figurée de l’arbre qu’il envoie à Pétrarque, présent auquel il joint une carte, peut-être réalisée par le même atelier. Il s’agit là d’une cadeau luxueux, qui signale le goût de Pétrarque, bien connu par ses amis, pour ces objets. La carte envoyée par Jean de Parme et Luchino delle Verme représentait l’ensemble du monde connu, mais on ne peut guère en dire plus. Mappemonde traditionnelle ou intégrant des données issues de la cartographie marine? Carte marine intégrant dans le continent des données encyclopédiques? Le terme utilisé par Pétrarque («descriptio ») peut être en revanche rapproché de la première glose citée ci-dessus dans laquelle l’humaniste évoque une «descriptio terrarum» sur le même plan que les carte vetustissime. La construction grammaticale et le sens de la phrase, qui juxtaposent enquête dans les textes (tam apud scriptores presertim cosmographos) et recherche dans les cartes (quam «in descriptionibus terrarum et quibusdam cartis vetustissimis»), incitent à interpréter le terme de «descriptio terrarum» dans ce sens. Pour Pétrarque, la ligne de partage entre deux types de cartographie n’est pas leur exactitude mais la date à laquelle elles ont été réalisées et le caractère historique de ce qu’elles représentent. Car il ne fait pas de doute que Pétrarque pensait posséder des cartes très anciennes, qui lui permettaient de contempler un monde disparu. L’affaire n’est pas impossible: des cartes antiques, ou à tout le moins très proches d’un modèle antique, transmises sur parchemin ou dans un manuscrit datant de l’époque carolingienne, ont pu circuler.15 Il est difficile d’en dire plus, parce que les toponymes mentionnés par Pétrarque à propos de ces cartes sont extrêmement courants. Dans la glose à l’Histoire Naturelle de Pline, il mentionne des «cartas cosmographicas». Quelle carte désigne-t-il par ce terme? Une carte ancienne? La carte envoyée par Jean de Parme? une carte marine? Les indices sont difficiles à interpréter. On remarquera également qu’il n’emploie jamais le terme de «mappa mundi», expression encore usuelle au XIVesiècle pour désigner les cartes, y compris marines. Cette émergence du terme «carta» est fort intéressante. 14. Paris, BNF lat. 6802 f. 31. 15. Voir par exemple la carte de la Gaule dessinée dans un manuscrit de Solin (XIVesiècle) et qui montre une probable origine antique avec un remaniement à l’époque carolingienne (Biblioteca Apostolica Vaticana, Ross. 228, f. 35v.)
320 Quaderns d’Italià 11, 2006 Nathalie Bouloux Boccace l’utilise dans le commentaire à la Teseida où il parle d’une «carta da navicare», c’est-à-dire d’une carte marine. Pétrarque emploie le terme pour désigner plusieurs types de cartes, dont les cartes anciennes. Il semble en fait que l’apparition de ce mot accompagne l’émergence de la cartographie comme représentation autonome et suffisante du monde, même si à l’origine il servait à désigner les parchemins (carta) sur lesquels étaient dessinées les cartes marines.16 Au total, les certitudes que l’on peut avoir sur les cartes utilisées par Pétrarque sont ténues. Il est manifeste qu’il connaissait et possédait des cartes de genres très différents, et qu’il en faisait un usage parfois original. Il reste, avant d’étudier son utilisation de ses cartes, à signaler une tradition selon laquelle Pétrarque aurait lui-même fait œuvre de cartographe. Dans son Italia illustrata, Flavio Biondo dit avoir utilisé pour décrire le cours du Pô une carte de l’Italie réalisée par Pétrarque et Robert d’Anjou.17 En 1457, l’humaniste Giacomo Antonio Marcello mentionne, dans une lettre accompagnant un manuscrit de la Géographie de Ptolémée envoyé à René d’Anjou, roi de Naples, l’envoi d’une carte de Terre sainte, réalisée par Lombardo della Setta, dernier disciple et compagnon de Pétrarque.18 Le second témoignage, d’ailleurs bien difficile à vérifier, n’implique Pétrarque qu’indirectement. Celui de Flavio Biondo n’est guère plus précis et la prudence incite à le rejeter.19 Cependant, il ne fait pas de doute que Flavio Biondo a utilisé une carte d’Italie, déjà ancienne à ses yeux et que la tradition (ou l’humaniste lui-même?) attribuait à Pétrarque. Il faut sans doute interpréter ce fait comme l’effet du souvenir d’un Pétrarque amateur et collectionneur de cartes. Un autre aspect ne doit pas être négligé: que la carte ait été réputée œuvre de Pétrarque en collaboration avec Robert d’Anjou garantissait sa fiabilité et son prix. 16. Boccace, Teseida, I, 40, 7. Habituellement, les lettrés usent des mots «compassus», «compassus mari», «mappa mundi». Francesco da Barberino définit les cartes marines de la manière suivante: «compassum: carta est in qua ad modum mappe representantur portus et maria et distantia viarum et loca pericolosa et terre», I documenti d’amore di Francesco Barbarino, (ed. F. EGIDI, III, Milan, 1982, p. 125). 17. FLAVIO BIONDO,Opera, Bâle, 1531, p. 353 et p. 355. 18. Voir BNF lat. 17452, f. 61, lettre datée du 1er mars 1457. Cf. également Giuseppe. BILLANOVICH et Elisabeth PELLEGRIN, «Una nuova lettera di Lombardo della Seta e la prima fortuna delle opere del Petrarca», dans Classical Mediaeval and Renaissance studies in honore of B. L. Ullman, éd. Ch. Henderson, t. II, Rome: Ed. di storia e letteratura, 1964, p. 216. 19. Voir par exemple, Giovani Alfredo CESAREO, «La “carta d’Italia” di Petrarca», dans Dai tempi antichi ai tempi modernie. Raccolta di scritti critici, di ricerche sotriche, filologiche e letterarie…per le Nozze di M. Scherillo con T. Negri, Milan, 1903, p. 219-225 et, en 1918, la controverse entre Giovani B. SIRAGUSA et Giovani Alfredo CESAREO dans la Rivista geografica italiana (respectivement année 25, fascicule 1-2, janvier-février 1918, p. 51-58 et année 25, fascicule III-IV-V mars, avril, mai 1918, p. 126-132). Voir également Ottavio CLAVUOT, Biondos «Italia illustrata». Summa oder Neuschöpfung? Uber die Arbeitsmethoden eines Humanisten, Tubinge: Max Niemeyer, 1990, p. 197-198.
Encore quelques reflexions sur l’usage des cartes par Petrarque Quaderns d’Italià 11, 2006 321 Pétrarque, lecteur de cartes Vision cosmique Le premier passage que je voudrais commenter nous conduit encore vers un autre type de carte. Par deux fois, dans l’Africa et le Secretum, Pétrarque décrit le monde vu d’en haut (vision cosmique). Dans l’Africa, Pétrarque, s’inspire directement du songe de Scipion décrit par Cicéron dans le livre VI de la République. Scipion contemple l’ensemble du monde tandis que son père commente ce qu’il voit: la petitesse du monde vu dans son ensemble alors que les hommes qui y vivent sont persuadés de son immensité; la vanité de la gloire et la fin de toutes choses. Ce thème avait inspiré plusieurs auteurs antiques (Cicéron, République, VI, 20-21; Pline, II, 65, 172-174; Boèce, Consolatio Philosophiae, II, pr. 7, 7, Sénèque, Quaestiones naturales, préface). Durant le Haut Moyen Age, la postérité du songe de Scipion est vive. Macrobe, dans son Commentaire du Songe de Scipion explique les données savantes mises en œuvre par Cicéron selon une mystique néo-platonicienne. Grégoire le Grand reprend le thème de la vision cosmique et en transforme le sens. Il montre saint Benoît regardant l’ensemble du monde du haut d’une tour. Dans ce texte, la vision cosmique est liée à l’expérience de la contemplation religieuse.20 Ce passage a été rapproché d’un extrait de la vie de saint Colomban: lors d’un rêve, un ange présente au saint une carte du monde, représentant l’ensemble de l’espace à évangéliser. Les cartes, notamment les schémas cartographiques dessinés en marge des manuscrits (schéma TO, cartes macrobiennes, représentations simplifiées de l’orbis terrarum) pouvaient ainsi être les supports d’une méditation religieuse: rassemblant l’ensemble du monde en un petit espace, elles plaçaient l’observateur en situation de voir la terre avec les yeux de Dieu.21 Pétrarque est l’héritier de l’ensemble de cette tradition. Relisant les textes antiques et méditant le Commentaire du Songe de Scipion (les nombreuses citations de ce texte dans les annotations réalisées dans son Virgile de l’Ambrosienne attestent de son importance dans la culture de l’humaniste), Pétrarque transforme le contenu du Songe de Scipion en activant une nouvelle morale chrétienne. Il montre qu’il connaît fort bien les représentations du monde issues de l’Antiquité, «ces grandes doctrines physiques ou poétiques» qu’il évoque dans le Secretum et qui renvoient pour l’essentiel aux données macrobiennes (division de la sphère terrestre en cinq zones climatiques, les deux extrêmes inhabitables en raison du froid, la zone centrale, dite zone torride, brûlée par le soleil, et les deux zones tempérées de part et d’autre de la torride, l’une seulement habitée avec certitude par les hommes). Dans la plupart des manuscrits du Commentaire de Scipion de Macrobe, le texte est accompagné de schémas explicatifs, dont une mappemonde en zones qui a pour 20. Sur tout ceci voir les articles de Pierre COURCELLE, «La vision cosmique de saint Benoît», Revue des études augustiniennes, n. 13, 1967, p. 97-117 et ID, «La postérité chrétienne du Songe de Scipion», Revue des études latines, n. 36, 1958, p. 215-233. 21. Voir Patrick GAUTIER DALCHÉ, «De la glose à la contemplation…», art. cit (n. 3).