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Les recherches sociologiques sur la jeunesse en France et leurs liens avec les préoccupations politico-administratives

Cicchelli, Vincenzo; Pugeault-Cicchelli, Catherine

Abstract

Cet article propose l'historique de la façon dont la sociologie française a trouvé -dans l'actualité des inquiétudes manifestées par l'administration publique à l'egard de la jeneusse- une incitation à appréhender certains thèmes, à privilégier l'etude de certaines tranches d'âge. Nous ne supposerons pas nécessairement l'existence d'un lien de causalité entre les débat politique, les demandes de l'administration et le contenu spécifique des recherches sociologiques, puisque cette position conduirait à négliger l'autonomie relative de la production. A un moment donné, le discours politique et les recherches scientifiques convergent sur l'intérêret et l'urgence de traiter certaines thèmes et de se pencher sur certaines populations. En partant d'objectifs pourtant différents, décision versus connaissance, les deux discours ont pour effet de créer des catégories: les jeunes, les jeunes adultes et, finalement, les adolescents deviennent tour à tour les protagonistes de l'actualité en fonction des impeératifs liés auz questions sociales, des dangers présumés auxquels ils s'exposent eux-mêmes ou qu'ils représentent pour la société.

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Résumé Cet article propose l’historique de la façon dont la sociologie française a trouvé —dans l’actualité des inquiétudes manifestées par l’administration publique à l’egard de la jeneusse— une incitation à appréhender certains thèmes, à privilégier l’etude de certaines tranches d’âge. Nous ne supposerons pas nécessairement l’existence d’un lien de causalité entre les débat politique, les demandes de l’administration et le contenu spécifique des recherches sociologiques, puisque cette position conduirait à négliger l’autonomie relative de la production. A un moment donné, le discours politique et les recherches scientifiques convergent sur l’intérêret et l’urgence de traiter certaines thèmes et de se pencher sur certaines populations. En partant d’objectifs pourtant différents, décision versus connaissance, les deux discours ont pour effet de créer des catégories: les jeunes, les jeunes adultes et, finalement, les adolescents deviennent tour à tour les protagonistes de l’actualité en fonction des impeératifs liés auz questions sociales, des dangers présumés auxquels ils s’exposent eux-mêmes ou qu’ils représentent pour la société. Mots clé: la recherche sur la jeunesse, débats politiques, production scientifique, soucis de sevices publics. Abstract. Sociological researches on youth in France and their links with political and administrative concerns The present paper makes a historical account of the way French Sociology has responded to current concerns of public services about youth in the course of years; such concerns never failed to trigger studies on specific topics, highlighting various ages of life. However this does not necessarily entail a connection between political debates, the requests of public services and the specific content of sociological researches —such a standpoint would cast doubt on the relative autonomy of scientific production. It merely indicates that, at a given time, political discourse and scientific research shared a common interest in some particular groups of individuals and thought it a matter of urgency to deal with specific topics concerning these groups. Although the political and the scientific discourses were motivated by different drives (a decision-making capacity vs a quest for knowledge), they both came to identify and define some age-group categories. Thus the young, the young adults and more recently the adolescents have progressively turned out to be the protagonists of the news Papers 79, 2006 101-120 Les recherches sociologiques sur la jeunesse en France et leurs liens avec les préoccupations politico-administratives Vincenzo Cicchelli Catherine Pugeault-Cicchelli Faculté des Sciences Humaines de la Sorbonne. CNRS vincenzo[email protected] [email protected] Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 101 whether they are viewed as society’s threatened victims or as its threatening victimizers. Key words: youth researches, political debates, scientific production, public services concerns. 1. Faiblesse institutionnelle et effervescence de la recherche L’observation du champ de la sociologie de la jeunesse dans la France contemporaine révèle rapidement un défaut d’ancrage institutionnel (Pugeault-Cicchelli, Cicchelli et Ragi, 2004). En prenant comme terme de comparaison la tradition académique anglo-saxonne (américaine en particulier), on constate que cet objet de recherche est peu enseigné dans les universités françaises, qu’il n’existe pas de laboratoires, d’observatoires ou de groupes de recherches qui lui consacrent leurs activités à titre principal —et cela aussi bien dans les grands organismes de recherche que dans les associations savantes1. Si l’on se réfère aux revues, outils par excellence de la communication scientifique, force est de constater qu’il n’en existe aucune portant sur ce domaine de recherche. En outre, et c’est tout aussi révélateur, les revues qui jouissent du plus grand prestige scientifique et qui vantent une plus grande ancienneté dans l’histoire de la sociologie française offrent une place somme toute faible aux articles sur la jeunesse (Cicchelli-Pugeault, Cicchelli et Merico, 2002). L’un des effets les plus visibles de cet état du champ est qu’on ne dénombre que très peu de manuels, d’états des savoirs, de bilans critiques, de synthèses de la littérature, d’anthologies et de recueils de textes sur le sujet2. Cette structuration faible, d’un point de vue strictement institutionnel, du champ scientifique de la recherche sur le monde juvénile, est compensée par le grand intérêt que les sociologues français portent aux jeunes. Jamais la littéra102 Papers 79, 2006 Vincenzo Cichhelli; Catherine Pugeault-Cicchelli 1. L’Observatoire de la Vie étudiante (OVE) se penche exclusivement sur les jeunes poursuivant des études supérieures. Au niveau des associations savantes, signalons l’existence d’un Comité de Recherches consacré aux jeunes au sein de l’Association Internationale de Sociologues de Langue Française (AISLF) et la création récente d’un groupe de recherches au sein de l’Association Française de Sociologie (AFS). 2. A l’exception de Lagrée et Lew-Faï (dir.) (1983), Galland (1991, réédition 2000), Mauger (1994) et Pugeault-Cicchelli, Cicchelli et Ragi (dir.) (2004). Sommaire 1. Faiblesse institutionnelle et effervescence de la recherche 2. Un essor eifficile dans un contexte de craintes morales de la jeunesse 3. Le rôle incitatif des interrogations politiques 4. Trois perspectives de recherche 5. Conclusions Bibliographie Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 102 ture sur la jeunesse n’a pu vanter une production aussi importante, aussi bien sur le plan des rapports scientifiques et des thèses de doctorat que sur celui des articles et des ouvrages3. Comment aurait-il pu en aller autrement quand tout un pan du débat social le plus récent s’alimente grandement des questions liées aussi bien aux dangers que la jeunesse est présumée encourir, qu’aux moyens à mettre en place pour les prévenir et/ou y remédier? Ainsi, il nous faut admettre que, si le débat social français sur la jeunesse ne permet pas la constitution définitive d’un champ de recherches s’y rapportant, il est en même temps un réservoir extraordinaire de thèmes, pistes et suggestions pour les travaux. Mais le débat social n’indique pas seulement aux chercheurs d’éventuels objets de travail. Plusieurs organismes et institutions rattachés aux pouvoirs publics réalisent des activités d’expertise pour mieux connaître la condition juvénile et asseoir l’intervention administrative auprès de ce public. Nous tirerons parti de ce constat, en proposant l’historique de la façon dont la sociologie française a trouvé —dans l’actualité des inquiétudes manifestées par l’administration publique à l’égard de la jeunesse— une incitation à appréhender certains thèmes, à privilégier l’étude de certaines tranches d’âge. Nous ne supposerons pas nécessairement l’existence d’un lien de causalité entre le débat politique, les demandes de l’administration et le contenu spécifique des recherches sociologiques, puisque cette position conduirait à négliger l’autonomie relative de la production —autonomie reposant sur des temps longs de recherche, sur l’obtention de résultats ne renvoyant pas nécessairement à une décision politique, sur la déontologie des chercheurs valorisant la posture critique et l’indépendance à l’égard des décideurs, sur la faible importance de la recherche-action dans l’avancement des carrières. Il est en revanche plus heuristique de remarquer que, à un moment donné, le discours politique et les recherches scientifiques convergent sur l’intérêt et l’urgence de traiter certains thèmes et de se pencher sur certaines populations. En partant d’objectifs pourtant différents, décision versus connaissance, les deux discours ont pour effet de créer des catégories: les jeunes, les jeunes adultes et, finalement, les adolescents deviennent tour à tour les protagonistes de l’actualité en fonction des impératifs liés aux questions sociales, des dangers présumés auxquels ils s’exposent eux-mêmes ou qu’ils représentent pour la société. 2. Un essor difficile dans un contexte de craintes morales de la jeunesse A la différence d’autres pays, comme les États-Unis (Cicchelli et Merico, 2001), le Canada francophone (Cicchelli, 2003) ou l’Italie (Merico, 2002), le souveLes recherches sociologiques sur la jeunesse en France et leurs liens… Papers 79, 2006 103 3. A cela il faut ajouter deux colloques internationaux récemment organisés. Le premier, qui a eu lieu à Marseille du 22 au 24 octobre 2003, s’appelait «Jeunes et Sociétés en Europe et autour de la Méditerranée». Il a été co-dirigé par Claire Bidart, Henri Eckert et Yves Doazan. Est annoncée une seconde rencontre en octobre 2005. Le second a eu lieu à Paris du 29 novembre au 1er décembre 2004. Co-dirigé par Marc Breviglieri et Vincenzo Cicchelli, il portait le titre «Adolescences Méditerranéennes. L’espace public à petits pas ». Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 103 nir de textes fondateurs n’est pas entretenu dans la littérature sociologique française4. Cet élément ne constitue certes pas une preuve supplémentaire de la faiblesse institutionnelle du champ, car il est tout aussi probable que l’abandon des textes fondateurs d’une tradition scientifique forme un indicateur pertinent de son autonomisation. Mais cette singularité en masque une seconde —la faible perméabilité aux textes américains portant sur la jeunesse, et publiés entre les années 1940 et 1970, devenus des références aux États-Unis et dans d’autres pays5. Ceci s’explique par au moins trois raisons: primo, la tentative de bâtir une école nationale de recherches sur le monde juvénile affranchie des influences américaines. En effet, le nombre de citations des auteurs anglosaxons et d’études consacrées à la reconstruction de leur pensée est relativement faible6et, dans les rares articles qui y renvoient, il s’agit de passer en revue les théories disponibles, en les critiquant. Secundo, aux États-Unis, la jeunesse a été appréhendée par des théoriciens qui se sont volontiers inscrits dans le vaste courant du fonctionnalisme. Or, ce paradigme a connu en France un rejet, aussi bien en sociologie qu’en ethnologie. Talcott Parsons a été peu traduit, plutôt discuté par ses détracteurs féministes. Tertio, les sociologues français se sont montrés traditionnellement moins sensibles que leurs homologues d’outre-atlantique aux questions soulevées par l’adolescence et la jeunesse. La question des classes d’âge a connu une très faible légitimité académique dans la tradition durkheimienne, si bien que la seconde institutionnalisation de la sociologie française, commencée après la Seconde Guerre mondiale, a reposé sur la définition d’autres objets d’étude. La redécouverte de l’école durkheimienne, l’inspiration marxiste d’abord et féministe ensuite ont valorisé la variation de milieu social, de classe et de sexe au détriment de la variation d’âge. Preuve en est que même la sociologie des rapports entre générations a dû attendre avant de connaître récemment un certain engouement7. Pourtant, la sociologie de la jeunesse est plus ancienne qu’on ne l’admet en France et un bref retour à ses racines est utile pour comprendre quelques tendances qui se sont accentuées par la suite (Cicchelli-Pugeault et Cicchelli, à paraître), aussi bien sur le plan la recherche que sur celui du débat social. Dans la période d’après-guerre, les jeunes sont généralement décrits par la presse comme de «mauvais sujets» pour la société. Sont pointés du doigt des jeunes gens délinquants, oisifs, inconscients, amateurs d’argent facile, à tel point que «la seule manière qu’on ait de parler de la jeunesse, c’est en abordant la question de la délinquance juvénile» (Lagrée, 2001)8. Les effets nocifs 104 Papers 79, 2006 Vincenzo Cichhelli; Catherine Pugeault-Cicchelli 4. Sortent de cet oubli quelques rares écrits dont Bourdieu et Passeron (1964); Morin (1966); Maupéou-Abboud (1968); Chamboredon (1971); Robert et Lascoumes (1974) ou plus tardivement Bourdieu (1984). 5. Dans la vaste littérature produite aux États-Unis, citons au moins: Davis (1940); Parsons (1942); Einsenstadt (1956); Coleman (1961); Kenniston (1971). 6. De ce fait, l’article de Maupéou-Abboud (1966) et de Chamboredon (1971) se singularisent. 7. La traduction du livre de Mannheim remonte au début des années 1990. 8. Jean Duvignaud (1975) livre encore en 1975 la parole au «délinquant», à l’ «ex-droguée» et à la «déracinée» avant de la céder à l’étudiante révoltée et aux actifs. Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 104 potentiels du cinéma, de la télévision, des livres et de la presse sont critiqués9. Surtout, la délinquance est rapportée aux conséquences de la guerre, au fait que les enfants n’ont pas été correctement socialisés en cas d’absence paternelle: dix ans plus tard, cette configuration aurait favorisé les crises d’adolescence et, par suite, le passage à la délinquance. Sont plus généralement mises en cause les familles: les parents abdiqueraient leur autorité10. Pour résoudre la crise, il est préconisé de transmettre d’urgence aux jeunes gens des valeurs morales, peut-être par le canal des loisirs, de maisons de jeunes, de colonies de vacances, du scoutisme. Le message est encore sensible dans les années 1960. Précédant la critique du blouson noir des années 1960, celle du jeune délinquant des années 1950 paraît emprunter certains de ses éléments centraux à une stigmatisation plus ancienne, en particulier lorsqu’elle s’organise autour de la notion de démoralisation de la jeunesse. Loin de figurer la modernité et ses progrès, l’adolescent français semble alors surtout exprimer le poids du passé et d’inquiétudes non balayées. Sa représentation dans les années 1950 emprunte à celle de l’ouvrier du XIXesiècle: ivrogne, oisif, violent, etc. (Chamboredon, 1971). En 1850, la dénonciation de la démoralisation ouvrière exprimait une inquiétude liée à un changement social fondamental: le passage à la société industrielle et à la civilisation industrielle. Dans un langage vieilli qui témoigne d’une résistance au changement, tout se passe comme si le thème de la délinquance juvénile fonctionnait dans les années 1950 de manière homologue à celui des effets pathogènes de la misère ouvrière au XIXesiècle. Le glissement s’inscrit certes dans un contexte. Les jeunes travailleurs sont majoritaires au recensement de 1954: 58% des 15-25 ans sont actifs, contre 26% d’inactifs et 13% seulement de jeunes poursuivant une scolarité (Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger, 2001). Pourtant, la répartition des groupes de jeunes en fonction de leur activité principale ne se confond pas avec la répartition qualitative des travaux scientifiques qui commencent à se développer. La sociologie ne se penche pas sur les inactifs. Quant aux recherches sur le thème de la formation, elles débutent. Les études sur le thème du jeune travailleur dominent à travers la figure du jeune ouvrier urbain, celui de la grande industrie ou des mines valorisé comme une figure phare de la modernité (Maupéou-Abboud, 1968). L’hypothèse semble devoir être complétée car le jeune ouvrier urbain est pourtant minoritaire et draine l’ombre du prolétaire du XIXesiècle. Dans un article de presse de la fin des années 1960, Jean Duvignaud dresse encore un parallèle entre la situation des 20-22 ans —«qui ne possédaient qu’eux-mêmes»— et celle du prolétariat du XIXesiècle11. Des années d’après-guerre aux années 1960, la pression sociale, économique et politique liée à la reconstruction pousLes recherches sociologiques sur la jeunesse en France et leurs liens… Papers 79, 2006 105 9. C’est dans ce contexte que sera votée la loi sur la presse enfantine de 1949 —loi renforcée en 1954. 10. Les parents contribueraient notamment à pervertir moralement leurs enfants en leur donnant de l’argent de poche. 11. Voir DUVIGNAUD, Jean, «La jeunesse, nouveau prolétariat?», article publié dans Le Nouvel Observateur en 1967 et cité in (1975, p. 15). Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 105 se à faire le travail de deuil de la société rurale et de ses vertus supposées. Ce deuil a été repoussé jusqu’ici dans la mesure où, plus que d’autres pays occidentaux, la France a résisté à la grande industrie et à l’urbanisation. La sociologie porte encore les traces de cette attention portée au passé et ce d’autant plus que le souvenir du régime de Vichy, qui valorisait les racines rurales, pèse encore. Tel un garde-fou, la valorisation de l’indépendance de la recherche visà-vis de l’État ne soutient pas la naissance de structures de recherche. En ce sens, ce qui se joue dans ces années, où l’on aimerait identifier les «débuts «de la sociologie de la jeunesse en France, c’est peut-être avant tout la fin d’une forme de sociologie morale héritée du XIXesiècle. A partir du début des années 1960, la montée en puissance du thème des loisirs, le développement d’une presse juvénile, le succès des idoles des jeunes, la croissance du rôle de consommation des jeunes et le phénomène des bandes de jeunes soutiennent le repérage d’une véritable spécificité culturelle juvénile12. Edgar Morin (1966) soutient alors que la culture juvénile influence la redéfinition des valeurs gérontocratiques et favorise la promotion d’une culture de masse moderne. Mais la pensée de la spécificité se combine prioritairement en France à une interprétation pointant une double forme d’opposition culturelle: opposition des générations entre elles et des jeunes entre eux. Sur le plan de la différenciation externe, dans la presse écrite, cette attitude pousse à soutenir que dans la délinquance, les jeunes refuseraient une société qui les refuse. Représentant de la jeunesse ouvrière le plus souvent, la figure du blouson noir apparaît comme le symbole du jeune opposé à l’adulte et potentiellement menaçant. Tout en mettant en relation violence, délinquance et adolescence, les psychologues préconisent d’aider les jeunes à devenir adultes (Rousselet, 1960). Se met progressivement en place le thème du passage à l’âge adulte à encadrer par une action éducative dans la mesure où le jeune reste «inachevé» (Lapassade, 1963). En sociologie, plusieurs publications traduisent ce point de vue à la frontière du raisonnement psychologique et du thème de la jeunesse comme moratoire social (Jenny, 1962; Lane, 1966). Cette attitude favorise le maintien de schèmes de pensée anciens comme celui de la moralisation sociale par l’éducation, hérité du XIXesiècle. Les «mauvaises fréquentations» sont redoutées en France. Ce sont peut-être les sociologues américains qui ont le mieux repéré les particularités de la situation française. Dans la continuité des travaux de Parsons, Jesse R. Pitts (1960) compare le rôle des groupes de jeunes bourgeois dans la société française et dans la société américaine. En France, il observe une famille assez fermée sur elle-même et diffusant des normes assez strictes pour contrôler ses jeunes, en particulier leurs fréquentations. Le groupe des pairs est jugé dysfonctionnel, susceptible de se transformer en «communauté délinquante». Une forte discontinuité jeunesse/état adulte existe. Aux États-Unis, la famille est beaucoup plus ouverte sur 106 Papers 79, 2006 Vincenzo Cichhelli; Catherine Pugeault-Cicchelli 12. Le développement des sondages d’opinion directement réalisés auprès des jeunes, essentiellement à partir de la fin des années 1960, renforce peu à peu la perception des jeunes conçus comme sujets spécifiques. Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 106 l’extérieur et notamment sur le peer group, estimé fonctionnel car offrant un cadre sécurisant et valorisant où le jeune intègre les normes de la société adulte. Une continuité caractérise les rapports entre jeunesse et état adulte. Un siècle sépare les œuvres de Pitts et d’Alexis de Tocqueville, mais on a l’impression que l’état social aristocratique domine toujours la «vieille» France et que l’état social démocratique contribue à construire autrement les rapports intergénérationnels aux États-Unis13. Les vieux schèmes sont néanmoins peu à peu bousculés par les revendications juvéniles de changements: réforme universitaire, libéralisation des mœurs, remise en question de la fonction de l’autorité, différentes motivations animent «la révolte des jeunes» (Sauvy, 1970). Ce qui se dessine quand il est question des étudiants ou de la jeunesse comme mouvement de contestation, de la jeunesse comme génération, c’est l’avènement d’une nouvelle forme de sociologie. Dans les années 1960, le changement social touche en effet assez le pays pour qu’on y sente les prémices d’un renouvellement d’attitude. La forte visibilité sociale des jeunes des classes populaires commence à être concurrencée par celle des jeunes des classes moyennes naissantes, qui fréquentent le système scolaire et pour certains l’Université. Dans un contexte de forte croissance économique, on enregistre un développement sans précédent de la scolarisation. Au recensement de 1968, 37% des 15-24 ans sont désormais scolarisés. Ces données révèlent qu’une différenciation interne caractérise de plus en plus la jeunesse: l’étudiant, le lycéen et l’apprenti s’opposent désormais à celui qui n’a reçu aucune formation. Le rapport Missoffe (1967) fournit un marqueur objectif de la concurrence des points de vue sur la jeunesse au cours des années 1960. Travaux de spécialistes de sciences humaines, sondages et interviews se mêlent dans un produit mixte à dimension politique. La jeunesse est saisie sous l’angle de sa démographie, de sa santé, de sa citoyenneté. La psychologie de la personnalité juvénile a son chapitre, tout comme les loisirs des jeunes. Les jeunes travailleurs (46% des 15-24 ans en 1968) et les formations scolaires et professionnelles sont traités dans deux chapitres distincts. La valorisation des deux derniers thèmes est l’écho de la situation économique et du rôle joué par la planification dans l’économie française. En France en effet, «les planificateurs expliquent les dysfonctionnements du marché de l’emploi par l’inadéquation de la qualification de la main d’œuvre aux besoins de l’économie» (Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger, 2001, p. 63). S’impose au cours de ces années une norme inédite poussant à poursuivre des études et à ne les arrêter qu’en cas d’échec. La croyance collective dans les bienfaits des diplômes soutient bientôt la montée de la sociologie de l’éducation. Dès 1964 est publiée l’enquête de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur Les héritiers. L’ouvrage marque son temps en dévoilant certains privilèges culturels et certaines inégalités affectant les chances de réussite des étudiants de lettres en particulier. Il Les recherches sociologiques sur la jeunesse en France et leurs liens… Papers 79, 2006 107 13. En 1975, Jean Duvignaud affirme que la jeunesse n’est pas ni un état, ni une classe, qu’elle n’est pas réductible à une statistique d’âge mais qu’elle «est d’abord, implicitement ou non, le procès de la génération précédente» (p. 331). Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 107 marque plus largement le temps: la sociologie de la jeunesse se développe en lien avec une sociologie de l’institution scolaire et de ses publics. Pour Jean-Claude Chamboredon (1966), la culture juvénile se confondrait d’ailleurs avec la diffusion —et la réinterprétation— du modèle étudiant dans les classes moyennes nouvellement scolarisées. 3. Le rôle incitatif des interrogations politiques Certes, le discours scientifique contemporain se veut moins moralisant. Pourtant, fort est le lien entre l’alarmisme véhiculé par le débat social, le volontarisme politique motivé par l’urgence de résoudre les problèmes de la jeunesse et le recours massif à l’expertise scientifique censée apporter une caution scientifique et un fondement rationnel aux décideurs. Cette imbrication des discours politiques, administratifs et scientifiques demande au chercheur d’analyser en parallèle l’histoire des préoccupations des premiers et des productions des seconds. L’insertion sociale des jeunes. En 1981, le rapport de Bertrand Schwartz attirait l’attention sur la nécessité d’une intervention pour faciliter une insertion professionnelle et sociale entravée par la fin des Trente Glorieuses et par l’essor du chômage juvénile. A partir de la seconde moitié des années 1970, la notion d’insertion remplaçait politiquement la notion plus classique d’intégration (Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger, 2002) dans une société qui découvrait combien le vecteur principal de l’appartenance des jeunes au corps social, id est le travail, ne remplissait plus cette fonction (Molgat, 1999). Dans les années 1980 étaient mis en place des dispositifs d’aide aux jeunes gens, dispositifs qui souhaitaient favoriser leur adaptation, la construction de repères et d’appartenances aux réseaux de solidarité familiale. L’objectif final visait l’accès au marché du travail, à l’emploi stable et l’obtention d’une indépendance économique. S’imposait l’idée que l’insertion sociale était propédeutique à l’insertion professionnelle. La politique d’insertion professionnelle est devenue de grande ampleur, grâce à l’intervention massive pour la création d’emplois aidés par l’État. Vers la fin des années 1990, plus d’un jeune sur deux passe, dans les années qui suivent sa sortie du système scolaire, par au moins l’un des dispositifs d’insertion professionnelle; en outre, 40% des 16-25 ans, qui sont en emploi, soit 1,1 millions d’individus, bénéficient d’emplois aidés ou des dispositifs généraux de la politique de l’emploi, notamment ceux qui prévoient des mesures d’allégement des cotisations sociales des employeurs (Collectif, 2002). Les dépenses publiques les plus importantes destinées à favoriser l’emploi et à garantir la formation scolaire ont connu une augmentation considérable, concernant deux millions de jeunes (16-25 ans) en 1975, et environ le triple en 199714. 108 Papers 79, 2006 Vincenzo Cichhelli; Catherine Pugeault-Cicchelli 14. Il ne faut pas oublier les allocations familiales dont bénéficiaient les familles ayant des jeunes à charge. Ce sont les parents qui perçoivent les aides financières, principalement les allocations Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 108 Ce que l’on déplore est moins l’absence ou la pauvreté des interventions de l’État français que l’incohérence voire l’inefficacité de dispositifs, trop nombreux, lacunaires et difficiles à gérer. Ainsi, dans le but d’évaluer les politiques déjà existantes, de rechercher de nouvelles solutions et de procéder à une mise à jour des définitions et conceptions de la jeunesse, le Commissariat général du plan instituait en 1998 la commission «Jeunes et politiques publiques», présidée par Dominique Charvet, dont les travaux ont été consignés dans le volumineux rapport Jeunesse, le devoir d’avenir (Collectif, 2001). Cet ouvrage pointait le fait que deux décennies de politiques publiques avaient construit la jeunesse en catégorie à part, en population spécifique à risque, versant dans de graves difficultés, en institutionnalisant de facto cet âge de la vie. Cette intervention massive et diffuse de l’État n’a pas exempté la famille française de l’obligation de prendre en charge les besoins et les dépenses liés à la poursuite des études ou à un accès déficitaire au marché du travail: la famille reste encore un réseau fondamental de protection, une institution pourvoyant des ressources, des biens et des services (Grignon et Gruel, 1999). Pour cette raison, institutionnalisation et familialisation de la jeunesse (Labadie, 2001) sont les deux faces du même phénomène de prolongement des temps et des formes de la dépendance des jeunes vis-à-vis de la collectivité des adultes. L’expression «grands enfants» a été forgée pour désigner le fait que les jeunes Français ont comme interlocuteurs, institutions de socialisation et de tutelle, la famille et l’administration publique. L’initiative politique suivante a été de réfléchir sur les modalités de création d’une allocation spécifique qui permette aux 16-25 ans de bénéficier d’une plus grande autonomie à l’égard des familles. Dans ce but, en juillet 2001, le Premier Ministre Lionel Jospin instituait la Commission Nationale pour l’Autonomie des Jeunes, présidée par Jean-Baptiste de Foucault (Collectif, 2002). Entre autonomie et dépendance: les jeunes adultes. Bien que les propositions des commissions n’aient pas été concrétisées, il est utile de les passer en revue, car elles permettent de mieux comprendre la lente transformation du regard porté par les politiques sur la jeunesse: elles contiennent les prémices de ce qu’est la politique ministérielle actuelle, orientée vers l’encouragement de projets, initiatives et prises de responsabilités des jeunes. Ces propositions sont nées de la conscience qu’il fallait un geste fort de la part du monde politique pour pallier ce que les jeunes déplorent: un certain abandon de la part de la collectivité —malgré, on l’a vu un fort interventionnisme de l’État. Ce sentiment d’abandon découle du fait que les choix collectifs d’un fort investissement éducatif ont favorisé Les recherches sociologiques sur la jeunesse en France et leurs liens… Papers 79, 2006 109 familiales et le complément familial, ou qui bénéficient de baisses d’impôts avec les mécanismes du quotient familial jusqu’à 21 ans (25 ans pour les étudiants), la déductibilité de la pension alimentaire et les réductions d’impôts pour frais de scolarité. La notion d’enfant à charge, jusque là réservée aux jeunes scolarisés, a été élargie par la loi Famille 1994 à tous les jeunes jusqu’à 20 ans (avec la seule condition que ces derniers aient un revenu d’activité inférieur à 55% du Salaire Minimum Garanti) (Collectif, 2002). Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 109 sociale, on accuse, depuis fort longtemps, les parents de démission parentale (Cicchelli, 2001) et on pointe l’index sur les défauts de l’autorité dans l’enceinte scolaire. Quant à la crainte représentée par l’éloignement des générations, elle a alimenté tout un pan de la littérature sociologique américaine dans les années 1950 et 1960 (Cicchelli et Merico, 2001). L’usage extensif et peu critique de la catégorie conduites à risque conduit à considérer abusivement l’adolescence et la jeunesse comme des «âges à risque» (Peretti-Watel, 2001). Pour cette raison, pour certains auteurs, à trop mettre l’accent sur les particularités de l’adolescence et de la jeunesse, on risque de s’en saisir comme d’un objet artificiel. Imputer une nature propre à ces âges de la vie devient relativement improbable dès lors qu’une comparaison rigoureuse confronte les comportements des jeunes et des adultes. L’analyse des principaux indicateurs épidémiologiques révèle que les jeunes bénéficient d’une meilleure santé que les adultes quand, en se focalisant sur la seule jeunesse, les discours néo-hygiénistes ambiants laissent entendre le contraire (Loriol, 2004). Les effets discursifs malencontreux, naissant de l’absence de prise en considération des conduites d’autres classes d’âge que la jeunesse, se laissent appréhender dans différents domaines. C’est particulièrement vrai en matière de délinquance juvénile alors même que, quand on compare les sources statistiques disponibles, on observe que la criminalité juvénile n’est pas plus importante que la criminalité adulte (Mucchielli, 2004). Pour cette raison, comparer les jeunes aux adultes représente non seulement une option méthodologique, mais également un devoir éthique pour le sociologue qui entend dénoncer l’emprise du débat social, des médias et des politiques. Souligner que certaines conduites à risque sont principalement le fait des jeunes entretient symétriquement la croyance selon laquelle ces derniers seraient radicalement différents des adultes, plus fragiles, plus instables, donc plus vulnérables (Wyn et White, 1997). 5. Conclusions Les recherches scientifiques ne sauraient être considérées comme la simple traduction d’inquiétudes politiques, tout comme le discours politique, les dispositifs administratifs ne sauraient se calquer sur les découvertes des chercheurs. Il existe ainsi des différences internes au fonctionnement des champs qui empêchent toute illusion de réduire l’un au reflet de l’autre. Par le recours à l’expertise scientifique, afin de donner une caution aux analyses et une rationalité à la mise en place de dispositifs d’action publique d’une part, par la pénétration des savoirs des sciences humaines dans le corps social d’autre part, et par le financement de la recherche enfin, il existe toutefois un jeu puissant d’influences réciproques qui obligent le chercheur souhaitant dresser un bilan des recherches à un moment donné à prendre en compte leur forte inscription historique. Dans cet article, nous avons essayé de montrer comment les incitations politiques contribuaient puissamment à créer des catégories que les chercheurs ne peuvent ignorer. C’est un humus concourant éventuellement à 116 Papers 79, 2006 Vincenzo Cichhelli; Catherine Pugeault-Cicchelli Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 116 inciter et orienter la recherche sur la jeunesse. A l’avenir, il faudrait focaliser l’attention sur la façon dont l’Administration retient, accueille, filtre de son côté les images de la jeunesse en provenance de la recherche. S’il faut éviter de réduire la recherche à une simple expertise sociale, il est également nécessaire d’être conscient des effets de l’analyse sociologique sur la dynamique du débat social. Comme il existe une très forte interaction entre la connaissance sociologique et la connaissance ordinaire, le chercheur doit exercer la «double herméneutique» (Giddens, 1994, p. 24). Il s’agit d’une posture qui naît de la conscience que «d’une part, le savoir sociologique se développe en parasitant les concepts des agents profanes» et que «d’autre part, les notions forgées dans les métalangages des sciences sociales sont systématiquement réinjectés dans l’univers des phénomènes qu’ils étaient initialement chargés de décrire ou d’expliquer» (ibid.). 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Publications principales: Les théories sociologiques de la famille (Decouverte, 1998) et Ce que nous savons des jeunes (Paris, 2004). E-mail: [email protected] 120 Papers 79, 2006 Vincenzo Cichhelli; Catherine Pugeault-Cicchelli Papers 79 001-326 6/6/06 09:54 Página 120